• Véronique Schauinger

"Elle lui bâtira une ville" de Raj Kamal Jha

Mis à jour : avr. 29


Nous sommes deux individus parmi un milliard, si l'on considère ce pays, parmi sept milliards si l'on prend en compte le monde entier, et, bien sûr, tout ce qui a pu m'arriver, à moi, ta mère, et tout ce qui peut nous arriver à partir de maintenant, n'a d'importance que pour nous. Parce que regarde autour de toi, près ou loin, partout en dehors de cette maison, au-delà de son obscurité et de ses larmes, de ses murs, de son plancher, et tu verras les vigoureux, les joyeux, les jeunes, les vieux, les calmes, les bruyants vivre leur vie, ignorant jusqu'à notre existence.
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Femme est une mère en souffrance, celle d'avoir perdu son mari aimant trop tôt, celle d'avoir dû à subir le départ silencieux et brusque de son unique enfant, celle ne pas avoir pû vivre une nouvelle histoire d'amour au grand jour. À son enfant, qui est de retour dans le foyer maternel après de longues années d'absence ; à sa fille qui à la recherche d'un abri où se lover, sans personne pour la juger, ni à lui poser des questions, ni la distraire avec des films et des livres ; à cet être qu'elle a donné la vie, Femme doit se confier, libérer le poids de son cœur et des années, de sa culpabilité.

Homme est un homme aisé qui vit dans la New City avec bien plus que le confort nécessaire à un seul humain. Sauf homme est un être plus qu'étrange, un pervers narcissique, un psychopathe ou plus encore ? Même dans ses rêves les plus doux où il est souvent accompagné par une Fille au Ballon, la scène finit toujours par déraper. Enfant a été déposé à "Little House" lors de la nuit la plus chaude que Delhi ait connu et sous l’œil de Bhow la chienne étonnamment propre du tas d'ordures qui jouxte l'orphelinat. Enfant est un garçon et il est très rare qu'un garçon se fasse abandonner. Mr Sharma, le directeur de l'orphelinat, lui donnera le nom de "Orphelin". Orphelin, même s'il n'a pas l'usage de la parole et de ses jambes, fera preuve très tôt de dons. Orphelin sera le petit protégé de Kalyani Das, l'infirmière stagiaire venant d'un bidonville et de Mrs Chopra, la consciencieuse secrétaire et réceptionniste de l'orphelinat. Mais un autre avenir attendra Orphelin.



La Fille au Ballon et lui survolent la ville, au-dessus de la couche nuageuse irrégulière, chacun tend un de ses bras, l'autre tenant la ficelle attachée au Ballon Rouge. Un vent soudain les précipite en chute libre à travers les nuages. La Fille au Ballon pousse un cri d'excitation mêlée de peur, montrant du doigt la ville, disposée comme un puzzle.
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Étrange univers dans lequel nous plonge une nouvelle fois Raj Kamal Jha, un univers pourtant bien réel mais onirique à la fois, à la mesure du monde dans lequel nous vivons. Dans "Elle lui bâtira une ville", l'auteur nous transporte principalement dans la nouvelle ville "New City" qui jouxte Delhi. Je présume que New City correspond à Gurgaon, "The Millenium City" (que l'on connaîtra peut être dans le futur sous le nom de Gurugram). Gurgaon, un des plus grands centres d'affaires d'Inde où se concentrent sur ce bout de terre, le siège de très nombreuses multinationales, de luxueuses résidences - des Apartment Complex - et de centres commerciaux (malls) affublés quelquefois d'hôtel haut de gamme version prestige. Donc New City, ses gratte-ciels chatouillant les nuages, si haut et si vertigineux que l'on pourrait, du plus haut de ses étages, regarder dans les avions qui survolent la cité ; des gratte-ciels narguant les bidonvilles où la misère s'entasse inlassablement sans appréhension. Les riches vivent près du ciel, les pauvres au ras-du-sol. Mais surtout une New City aussi friable que les matériaux défectueux qui l'ont édifié, de son sol qui portera toujours les cendres de terres volées. Une New City aussi précaire que les murs des bidonvilles prêts à s'effondrer.

Dans "Elle lui bâtira une ville", les personnages principaux, sont réduits à être privés de leur nom devenant ainsi ce qu'ils sont, dans leur plus simple appareil, "Femme", "Homme" et "Enfant", ce qui n'est pourtant pas le cas de certains autres personnages secondaires. Dans chaque chapitre, l'un après l'autre, "Femme", "Homme" et "Enfant" entrent en scène : "Femme" se confiant à sa fille qui ne l'écoute pas, "Homme" et "Enfant" que l'on suit dans les entrailles de la City et de la New City. Ne vous méprenez pas, même si au début, les histoires n'ont l'air d'avoir aucun lien entre elles, la suite de la lecture dévoilera à celui qui sera patient et à l'écoute tout son jeu. C'est presque comme si l'auteur jouait trois partitions, trois partitions qui fusionnent et qui fondent parfaitement entre elles. Les personnages dits secondaires ont une place importante pour l'équilibre du roman et démontrent une vérité sociale et économique de la ville souvent précaire à l'image de l'infirmière stagiaire, pleine d'ambition mais dont la misère s'installe jusqu'au fin fond de ses poumons. À vous dire, si l'ensemble se déroule dans un espace-temps bien défini, difficile à vous dire, à chacun de le ressentir, d'avoir son idée.

Raj Kamal Jha a l'art de vous faire douter, de vous faire perdre vos repères, de vous faire perdre pied, de faire travailler votre imaginaire, de jouer avec vous comme il joue avec le style de texte apposé à ses romans et comme il joue avec ses personnages. L'inhumanité peut y être dépeinte dans ses moindres recoins mais pourtant Raj Kamal Jha nous fait entrapercevoir un monde léger comme un ballon rouge qui flotte dans l'air au-dessus d'une ville, d'un monde, qui ne sait pas, ne sait plus où il va.

"Elle lui bâtira une ville" est un roman fiévreux, haletant, subjuguant. Tout comme les précédents romans de Raj Kamal Jha, il est difficile de le résumer mais ce qui est certain il faut le lire sans hésiter. Et le lire, alors que vous ressentez encore au fond de vous la trépignante ville de Delhi et les vibrations de son métro, procure à cette lecture une dimension riche de sens.





L'histoire d'amour la plus courte qu'on ait jamais racontée est celle qu'un parent raconte à son enfant à propos d'un homme qu'elle aime et qui n'est pas son père. Parce qu'il n'y a rien à dire. Il était une fois un homme, qui n'est pas ton père, qui m'aime et que j'aime. Quoi qu'elle puisse ajouter d'autre, à titre d'explication, n'est aucune utilité, car, pour un enfant, un nouvel amour constitue toujours une forme de trahison.
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Il ne peut pas plus éviter les mouches que les pauvres. Où qu'il regarde, où qu'il aille, ils sont là, toujours plus nombreux face à lui. Ils le fixent, ils le regardent dans les yeux. Qu'ils soient assis ou debout, rampent ou s'accroupissent, rient ou pleurent. Et même quand ils font l'amour, comme il les a vus le faire, au milieu de la rue au milieu de la nuit, ils ne le quittent pas des yeux.
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Elle lui bâtira une ville

De Raj Kamal Jha

Titre original : She Will Build Him a City

Roman traduit de l'anglais (Inde) par Éric Auzoux

Éditions Actes Sud - Collection "Lettres indiennes" dirigé par Rajesh Sharma

Illustration de la couverture : Sasi Kumar

Parution le 5 octobre 2016 - ISBN : 978-2-3300-6907-0 - 416 pages - Prix éditeur : 23,50 €


Finaliste de l'édition 2015 du DSC Prize fort South Asian Literature



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