• Véronique Schauinger

"L'homme qui parlait à la nuit" de Mira Jacob

Mis à jour : mai 3

Mais ce furent les derniers mots de Sunil qui provoquèrent le plus de dégâts, et en plus d'une fois Amina, en se retournant, trouva son père en train de les fixer, elle et son frère, comme s'ils lui étaient déjà devenus étranges. Quatre ans plus tard, quand Akhil mourut, elle sut que les paroles de son oncle résonnaient encore plus fort dans la tête de Thomas que toutes les consolations que l'officiant avait à offrir.
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"L'homme qui parlait à la nuit" n'est pas seulement un roman qui parle des délires d'un homme qui parle aux fantômes. Il va bien plus loin dans la complexité du cerveau humain, siège de nos émotions, de nos réflexions, notre identité, de nos souvenirs ... Amina, trente ans, vit à Seattle où elle a un travail dans le monde de la photographie événementielle. Sa mère Kamala, qui vit à l'autre bout des États-Unis à Albuquerque au Nouveau-Mexique, s'inquiétant de l'état de son mari Thomas, appelle sa fille pour lui demander de rentrer à la maison au plus vite. Thomas, un brillant neuro-chirugien, est d'origine indienne et s'est installé en Amérique il y a de cela trente ans en arrière avec sa famille, sa femme Kamala et ses deux enfants Amina et Akhil aujourd'hui décédé. Amina, contrairement à sa cousine Dimple qui vit également à Seattle, n'a jamais refusé de se rendre chez ses parents et n'hésitera à prendre des congés même si une grosse saison l'attend à son travail. Mais ses parents sont très atypiques et haut en couleur, son séjour risque de durer plus longtemps que prévu. Dès son arrivée à la maison familiale, elle affrontera une mère qui n'a pas hésité à utiliser le comportement bizarre de Thomas pour faire venir en urgence sa fille mais dont l'intention principale est de lui trouver un mari. Thomas qu'en a lui, lorsqu'il n'est pas au travail, se réfugie dans sa véranda où il troque sa tenue de médecin contre celle d'inventeur, style Géo Trouvetou. La nuit tombée, commence pour lui d'intenses discussions avec les membres de sa famille décédés. Ce retour aux sources, sera pour Amina une rupture avec la routine dans laquelle elle s'était réfugiée après le scandale d'une de ses photographies lorsqu'elle était photo-reporter. Mais elle se confrontera à une chose bien plus profonde, les blessures familiales qui n'ont pas arrêté de meurtrir sa famille - le lien brisé entre son père et sa famille indienne mais surtout le décès brutal d'Akhil parti trop tôt. Un nouveau malheur les ébranlera, se rajoutant à une liste déjà trop longue, la maladie. Ce retour dans la ville qui l'a vu grandir lui réservera tout de même des moments joyeux au travers d'une retrouvaille et qui lui permettra de voir en l'avenir dans un ciel sombre.


"L'homme qui parlait à la nuit" entremêle les histoires entourant deux crises de cette famille : les hallucinations insomniaques de Thomas en 1998 et celle débutant à l'adolescence d'Akhil souffrant de narcolepsie en 1982-1983. Mais une crise initiale a été entrevue, certes brièvement, dans le seul et unique "livre" faisant référence à des faits sur le sol indien, lors du dernier séjour de la famille en 1979, où l'on découvre la violence somnambule de Sunil, le frère à Thomas et le retard mental de son fils Illy. L'on peut d'ailleurs être étonné que le personnage principal d'Amina, n'est pas allé voir elle-même un spécialiste pour vérifier qu'elle n'a pas été touchée elle aussi ... Le récit nous fait donc voyager d'une période à une autre, au travers d'une délimitation bien distincte, en livre. Des va-et-vient entre le début des années quatre-vingt où Amina est au lycée jusqu'au décès du frère Akhil ; et le moment présent, c'est-à-dire en 1998. Ce roman nous fait découvrir la complexité des liens familiaux et ses responsabilités, mais nous fait découvrir l'espace vide qu'apporte un décès d'un membre de la famille même une décennie plus tard. Malgré que les Eapen, leur nom de famille, aient une trentaine d'années de vie aux États-Unis, ils restent toujours soudés avec leur une communauté et continuent à garder ce lien coûte que coûte, qui les relie à leur pays d'origine, soutien essentiel pour affronter les aléas de la vie. La jeune génération est plus détachée de leurs origines, essayant de se fondre dans le melting pot américain, mais ne dit-on pas "La pomme ne tombe jamais de l'arbre" et à n'importe quel moment, un revirement de situation est envisageable. En outre, le livre fait aussi référence aux Indiens d'Amérique, petit clin d'oeil du combat de ces tribus qui se font enlever leur terre de manière malhonnête et qui essaye de survivre déposséder de la terre de leurs ancêtres. Un chapitre leur ai consacré et même indirectement un personnage par son métier. En lisant "L'homme qui parlait à la nuit", on peut ressentir que son écriture a demandé un long travail, impression confirmée en fin d'ouvrage. Il est très bien pensé, bien structuré, des personnages loin d'être ennuyeux, souvent drôle, l'histoire tient la route même si quelquefois l'on peut se demander si la folie peut aller encore plus loin qu'elle n'a été mentionnée. J'avoue que je ne m'attendais pas à découvrir cette histoire telle qu'elle est contée dans le livre, le titre et la quatrième de couverture ayant sans doute faussé la première interprétation que l'on peut lui donner. Il ne s'attarde pas sur les fantômes qui apparaissent la nuit, mais sur le passé et ses douloureux souvenirs. "L'homme qui parlait à la nuit" est un roman qui se déguste et se savoure à chaque page. Il est à la fois dramatique, comique et romantique et offre une très belle lecture.



Elle comprit cela, tout à coup, avec la même certitude que, plus tard dans sa vie, lorsqu'elle comprendrait d'autres vérités étranges : que Dimple avait plus besoin d'elle qu'elle n'avait besoin de Dimple, que les disputes de ses parents avaient pour l'objet l'Amérique, et non Monica. Certes, Akhil pouvait discourir sur la question de savoir si les Indiens étaient ou non des citoyens de seconde classe dans le monde occidental, et sur le fait qu'un gouvernement fort était le seul recours pour les gens marginalisés, mais lorsqu'il arrivait quelque chose de grave, quelque chose de tellement grave que ni lui ni elle ne pourraient jamais plus penser à l'Inde sans que leurs cœurs se déchirent, il se tirait. Il foutait le camp. Il s'éteignait comme une lumière.
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Sa gorge se dessécha. Juste au moment où elle se sentait basculer dans une panique silencieuse, le fumeur tira sur la cigarette et le halo de lumière orange révéla un visage si familier que la nuit elle-même parut reprendre vivement son souffle autour d'elle, précipitant la flamme tout ce qu'il y avait d'oxygène. Il était toujours le même. Exactement le même, avec ces pommettes étalées en arcs qui lui étaient venus après le Grand Sommeil. La lueur de la cigarette s'éteignit, laissant une traînée verdâtre dans le ciel nocturne.
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L'homme qui parlait à la nuit

De Mira Jacob

Titre original : The Sleepwalker's Guide to Dancing

Traduit de l'anglais (États-Unis) par Christine le Boeuf

En format broché : Éditions Actes Sud -  Date de parution : 10 juin 2015 - ISBN : ISBN 978-2-330-05560-8 - Pages : 523 - Prix éditeur : 23 €

En format poche : Éditions Actes Sud - Collection : Babel - Date de parution : 17 mai 2017 - ISBN : ISBN 978-2-330-07738-9 - Pages : 608 - Prix éditeur : 10 €



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