"L'incessant bavardage des démons" Ashok Ferrey

Le Sri Lanka touchait différemment chaque personne. Il vous prenait par surprise et parfois, pas souvent, vous ne preniez la mesure de son emprise sur vous qu'après l'avoir quitté. Je connaissais tant de gens qui avaient détesté ce pays (ou qui s'étaient complu à le détester) quand ils y étaient ; et qui se rendaient compte qu'ils ne pouvaient vivre sans lui qu'après en être partis. Cette île ressemblait à une femme difficile et dangereuse dont l'indifférence vous repoussait, et dont la déraison vous rendait fou : une femme dont la logique insensée ne devenait claire qu'avec la distance du temps et de l'espace. En fait, en y pensant, ce pays ressemblait un peu à ma mère.


Clarise Mahadewala Kumarihamy aime s'asseoir sur la véranda de sa grande maison à flanc de colline d'où elle peut profiter d'une vue imprenable sur le temple de la Dent. Elle qui a grandi dans une petite baraque en bois au bas de l'autre versant de la montagne avec son père astrologue, elle est fière d'avoir attiré le regard du seul héritier mâle qui pouvait perpétuer le nom de Mahadewala, une famille influente et historique de Kandy. Pourtant, le mariage ne fut pas heureux, sa belle-famille la méprisait et son mari après s'être désintéressé d'elle, décéda prématurément. Quant à leur fils unique, Sonny, il est depuis son plus jeune âge de la mauvaise graine car il avait été contaminé par des démons. Afin de l'éloigner d'une éventuelle rechute démonique qui pourrait lui être fatale, elle a vendu de nombreux hectares de cocotiers et de nombreux autres biens pour l'envoyer à Oxford.

Sonny est heureux d'avoir échappé à sa mère acariâtre qui a de lourds penchants pour l’occultisme et qui a toujours des idées saugrenues. Cette dernière croit que son fils a été contaminé par des démons, c'est pourquoi elle aime lui rabattre depuis son enfance qu'il est né laid. C'est quelques jours à peine après le début de son installation à Oxford, qu'il fit la rencontre de Luisa, une américaine d'origine italienne. Ils devinrent tous deux très proches et finirent par se marier.

C'est derrière une colonne romane de Christ Church à Oxford où il était dissimulé, que le Diable eut l'idée d'aller au Sri Lanka, une île réputée pour sa pratique de la magie noire, depuis l'époque de Ravana. Son objectif : une campagne de recrutement, dans le but d'éveiller l’intérêt des jeunes à la magie noire et aux forces du Mal.

Sita travaille dans la Mahadewala Walauwa où elle est la domestique de la Kumarihamy, une femme avare et austère, mais qui pourtant sait se montrer étrangement affectueuse envers elle. Alors même qu'elle pourrait trouver un meilleur travail ailleurs, Sita préfère rester auprès de la Kumarihamy. Elle lui est reconnaissante de lui mettre à disposition cette petite baraque en bois afin qu'elle ait un toit pour elle et son père. Alors que Sita cherche par tous les moyens à trouver de l'argent pour payer le traitement de son père diabétique, les ennuis commencent.



Danse kandyenne - Copyright : atasi blog


Je suis né laid. C'est ce que ma mère a toujours dit.


C'est avec cette phrase que le personnage principal du roman, Sonny, se présente et que débute "L'incessant bavardage des démons", le premier des six romans d'Ashok Ferrey traduit en français.

"L'incessant bavardage des démons" se déroule entre la fin de l'été 2002 où Sonny est parti pour Oxford et la fin de l'année 2004 où un évènement tragique ébranla l'Asie du Sud-Est, je vous laisse deviner lequel.

"L'incessant bavardage des démons" transporte son lecteur vers deux lieux très différents l'un de l'autre. La première moitié du roman est principalement tourné vers le Royaume-Uni - à Oxford puis dans la banlieue de Londres - avec quelques va-et-vient au Sri-Lanka et un léger détour en Toscane durant un chapitre. Dans la seconde moitié, le décor s'installe sur une île se situant au sud-est de l'Inde, le Sri Lanka, autrefois appelé le Ceylan. Contrairement à de nombreux romans, le lecteur ne se retrouvera pas dans une des nombreuses plantations de thé du centre de cette île - même s'il s'y trouvera pas loin - mais dans la ville de Kandy connue pour son temple de la Dent qui abrite une relique de Bouddha, son lac et un magnifique parc botanique. Fondée au XVème siècle, elle a été la capitale du dernier royaume cinghalais, Kandy est une ville chargée d'histoire. Kandy est également une ville forte en croyances, en coutumes et possède son propre folklore comme par exemple les danses kandyennes. Kandy est donc un lieu idéal pour y retrouver des démons issus des croyances locales dont le roi-démon Bhairava. Pourtant, un démon d'un autre continent s'invitera sur l'île pour une opération de recrutement. Et qui dit démons, dit sorciers, mais pas n'importe lesquels, ceux capables d'exorciser le mal notamment à travers la cérémonie du thovil où à son paroxysme, les danseurs revêtent des masques représentant des démons. L'exorcisme sera-t-elle capable d'endiguer la zizanie organisée par les démons dans la maison ancestrale ? Ou les démons ont-ils un plan bien plus diabolique en tête ?

Un bon roman c'est également une histoire où l'on y retrouve tout un panel de personnages intéressant. "L'incessant bavardage des démons" est principalement axé autour du personnage de Sonny, mais il n'est pas le seul protagoniste à prendre la parole. Les personnages sont hétérocycles et chacun revêt d'une personnalité complexe. Il y a notamment parmi eux, la mère à Sonny, un personnage sournois, au langage châtié, froide et austère, aux idées farfelues, très superstitieuse et vengeresse des humiliations qu'elle a subi. D'autres personnages viennent compléter le tableau dont Sita, un personnage féminin qui est le reflet de ce qui est portées par les femmes sri-lankaises, domination et sacrifice, devant se taire lorsqu'elles subissent des sévices physiques et moraux.

"L'incessant bavardage des démons" est un roman très agréable à lire. L'histoire est très original, pleine de rebondissement et réservant bon nombre de surprises, l'on ne s'y ennuie jamais. Ashok Ferrey dépeint avec humour la société sri-lankaise et nous transmet à travers le personnage de Sonny, une certaine impression que le Sri Lanka ne cesse d'étonner, même pour les sri-lankais revenant au pays après des années d'absence. Ce qui est également très intéressant, c'est qu'Ashok Ferrey nous permet de nous découvrir à travers son roman, la ville de Kandy, le caractère de ses habitants, les mœurs et leurs croyances.

"L'incessant bavardage des démons" est le premier roman d'Ashok Ferrey traduit en français. Il invite à la curiosité de connaître les inspirations de son auteur, mais également l'envie de découvrir ses autres romans et par la même occasion la littérature sri-lankaise contemporaine. Une très belle découverte comme on les aime chez "Mercure de France".



Masques du Sri-Lanka - Copyright : atasi blog


Le seul monde quasi virtuel que nous connaissions était celui des démons qui voltigeaient autour de la colline. Si eux étaient virtuels, les actions que nous entreprenions pour nous les concilier, les expulser ou nous en rendre maître étaient, elles, bien réelles. Bien sûr, nous avions le père Rosario et Kodi, mais ils jouaient un rôle de premier plan, pas un rôle secondaire. Ils étaient bel et bien des acteurs à part entière dans ce drame quotidien du bien et du mal, et nous participions également tous, à notre façon, à ce changement.

L'incessant bavardage des démons

D'Ashok Ferrey

Titre original : The Ceaseless Chatter of Demons

Traduit de l'anglais (Sri Lanka) par Alice Seelow Éditions Mercure de France - Collection : Bibliothèque étrangère Date de parution : 12 avril 2018 - ISBN : 9782715246812 - 281 pages - Prix éditeur : 23,80 €


http://www.gallimard.fr/Catalogue/MERCURE-DE-FRANCE/Bibliotheque-etrangere/L-incessant-bavardage-des-demons


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Des masques et des croyances Les masques sculptés de théâtre (kolam) sont très colorés, agressifs, effrayants, voire terrifiants. Dents protubérantes, yeux exorbités, langues pendantes, bouches tordues, nez crochus, cheveux en bataille, tels sont leurs signes distinctifs. Il existe plusieurs sortes de masques traditionnels, dont les plus connus sont les masques de sanni. Vieux de plus de 2500 ans, ils représentent 18 sanniyas (démons cause de maladies) et sont portés à l’occasion de danses rituelles pour être exorcisés appelées Sanni Yakuma. Les exorcistes portent les masques représentant les démons censés être responsables des maux d’une personne. Il y a des masques pour les maladies de l’estomac, le paludisme et la forte fièvre, la surdité, la paralysie, le choléra et les frissons, etc. L’un des masques de sanni les plus élaborés représente le chef des démons appelé Maha Kola. Aussi grand qu’effrayant, il intègre 18 figures miniatures de sanniyas (9 sur la gauche et 9 sur la droite) et porte une chevelure en forme de cobras. Même s’il existe encore de véritables cérémonies d’exorcisme Sanni Yakuna en particulier dans le milieu rural de la côte sud de l’île, il s’agit aujourd’hui le plus souvent de spectacles culturels. Une autre forme de masque appelée raksha est également utilisée durant les fêtes ou comme ornement de protection contre les mauvais esprits dans les maisons. Les masques raksha les plus caractéristiques sont ceux représentant des visages avec une énorme bouche, parfois complètement tordus sur le côté, avec des yeux exorbités. Source : http://comptoir-sri-lanka.com/masques-sculptes-du-sri-lanka/

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