"La mère orpheline" de Shahnaz Bashir

Les saisons étaient allées et revenues. Les gens continuaient à mourir, les maisons à s'écrouler, les bunkers et les camps militaires à se multiplier. La vallée courbait la tête. Haleema était inconsciente de tout. Rechercher Imran était devenu une habitude, une habitude sans laquelle elle ne pouvait vivre. Les prisons et les tribunaux lui étaient des lieux familiers, comme l'école l'avait été autrefois. Six jours par semaine, elle fermait à clef le portail en bois à l'aube et se rendait au plais de justice. Le dimanche était le jour officiel de congé.

Jusqu'en 1989, Haleema Joo avait connu une vie heureuse malgré le décès prématuré de sa mère, l'échec de son mariage et ses soucis de santé. Avec son père, Ab Jaan, dont elle est l'enfant unique, et son seul fils Imran, elle vit dans un vieux bâtiment de trois étages de Natiopora près de Srinagar.

Ab Jaan, qui a exercé nombre de métiers, est épicier et occupe son temps libre à prendre soin du potager et du verger, quant à Imran, très bon élève, il n'hésite pas à aider sa mère dans les tâches ménagères. Un ciel sans nuages jusqu'au jour où une attaque armée à Srinagar annonça le début de la guerre.

Les Joo ne se mêlèrent pas à ces histoires et essayèrent tant bien que mal à poursuivre leur vie d'avant. Et pourtant, Ab Jaan se fit tuer un matin de sang froid par un major de l'armée alors qu'il essayait simplement de protéger sa famille.

Imran était tant abattu par la mort de son grand-père que ses examens ne se passèrent pas aussi bien qu'ils auraient dû. Pourtant, il ne connaîtra jamais ses résultats, car à peine avait-il terminé ses examens qu'il se fit emmener, la nuit suivante, par des militaires. Haleema se retrouve seule et désemparée, sans famille. Pour retrouver son fils, elle ira dans tous les postes de police de la vallée, dans tous les camps militaires, centres de torture, prisons, marécages, morgues et ira même rencontrer des journalistes et des associations d'aide aux victimes ... en vain.


L'espoir brisé en elle n'était pas mort.
Une part d'Haleema croyait encore au retour d'Imran, alors qu'elle demeurait immobile dans sa cuisine, essuyant constamment de ses mains noueuses la vapeur recouvrant les fenêtres, fixant le portail en bois, gémissant très bas, aiguisant son regard encore et encore.

"La mère orpheline" est un roman de l'universitaire et journaliste cachemiri Shahnaz Bashir. Situé dans les années 1990, alors que le militantisme était à son apogée, "La mère orpheline" résonne avec les aspirations nationalistes du Cachemire en difficulté et les conditions actuelles de répression militaire.

Shahnaz Bashir y met en scène Haleema, fille, femme et mère, une victime qui assistera au meurtre de sang froid de son père et à l'arrestation illégale de son unique fils. Haleema cherchera le lieu de détention d'Imran et par la même occasion à connaître les raisons exactes de l'arrestation de fils, un adolescent sans histoires et brillant élève. Après la "disparition forcée" d'Imran, la vie de Haleema sera un combat, avec pour seul objectif, non pas celui de se venger, mais de retrouver simplement son fils unique. Pour y arriver, elle donnera toute son énergie, sa santé, le peu d'argent qui lui reste, sa vie. Elle écumera toute la vallée du Cachemire et ira même jusqu'à Delhi à la prison du Tihar, en vain. Elle frappera à toutes portes mais personne ne sera enclin à l'aider. Elle s’unira avec d'autres familles qui connaissent le même sort qu'elle et aura un seul soutien, celui d'un journaliste de la BBC, Izhar dont son personnage fait écho à l'auteur Shahnaz Bashir.

"La mère orpheline" est une histoire tragique, bouleversante. Rares sont les romans qui nous transporte au cœur du conflit du Cachemire. Shahnaz Bashir est l'une de ces jeunes voix littéraires qui, ces dernières années, ont décidé de raconter des sujets sensibles et qui pourrait être considérés comme tabous, notamment en Inde. Shahnaz Bashir ose parler des arrestations illégales, des sévices et des tortures faites suite à ces arrestations, la détention de ces prisonniers non pas seulement dans des prisons mais dans des camps ou des centres de torture.

L'histoire d'Imran est celle de nombre de cachemiris et met en évidence une terrible réalité. D'après l'Association des parents de personnes disparues (APDP) au Cachemire, le nombre de "disparitions forcées" dans cet État, entre 1989 et 2009, est estimé entre 8.000 et 10.000 personnes. Elles résultent en des milliers de "The Half Mother", des demi-veuves un surnom très fréquent au Cachemire et dont Shahnaz Bashir s'est inspiré pour son roman et dont il en tire le titre. "La Mère Orpheline" est donc un roman qui veut faire entendre au monde la situation réelle au Cachemire. Il veut également faire savoir - notamment grâce le personnage d'Haleema- qu'il existe des cachemiris qui sont ni militants, ni nationaliste et qui sont sans doute les premiers à souffrir de ce conflit.

"La Mère Orpheline" est un roman qui transporte son lecteur au cœur du Cachemire et d'un conflit dont l'issu est incertaine. Fort et déstabilisant, il met en lumières certaines vérités sensibles à travers les yeux d'une mère.


L'endroit, baptisé d'après un code de langage radio-Papa 2, dissimulait sa raison d'être derrière un paradoxe : atroce et splendide à la fois.
Splendide parce qu'il surplombait le lac Dal, ses maisons flottantes et ses shikaras, les gondoles du Cachemire, sur les contreforts du mont Harmukh. Au delà, les montagnes nébuleuses, drapées de neige vers le nord de Ganderbal, se devinait la colline sainte de Maqhdoom Sahib.
Atroce car ce qui avait été la résidence officielle du dernier souverain du Cachemire avait était transformé en centre de tortures.

"La mère orpheline"

De Shahnaz Bashir

Titre original : The Half Mother

Traduction de l'anglais (Inde) d'Isabelle Marrier

Éditions du Rocher - Date de parution : 4 mars 2020 - ISBN : 978-2268103525 284 pages - Prix éditeur : 18,50 €


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