• Véronique Schauinger

"La mort de Mitali Dotto" de Anirban Bose

Mis à jour : avr. 30

La vie d'un homme a-t-elle vraiment mois de valeur qu'un concept ? Le doute te hante pendant des jours et des jours, il te réveille la nuit, et inflige à ton être tout entier une douleur intolérable qui n'a ni début ni fin.
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Quel sens a la vie, lorsqu'elle se résume à n'être qu'un corps inanimé depuis de très longs mois dans un lit d'un hôpital-centre de recherches. Une vie doit-elle se terminer ainsi, être une victime d'un acte d'une rare violence pour devenir le centre de la vanité de plusieurs hommes, rien de plus. La mort est proche, dans quelques heures Mitali Dotto ne sera plus de ce monde. Elle n'est déjà plus qu'un lointain souvenir pour ceux qui ont croisé le chemin de sa courte vie et bientôt il ne restera d'elle qu'un nom sur un acte de décès même si elle avait porté la vie en elle. Huit mois plus tôt Neel Dev-Roy, fils d'un célèbre docteur et militant communiste, est de retour en Inde, définitivement, un adjectif qu'il a du mal à accorder avec ce retour déroutant dans une ville métamorphosée. Après des études de médecine aux États-Unis et un brillant début de carrière, Neel est revenu sur la terre de ses ancêtres avec sa femme Stuti pour occuper un poste de chirurgien oncologue dans l'hôpital corporatif Adelphia de Delhi. L'arrivée d'une patiente grièvement blessée à l'arme blanche et ayant besoin d'une réanimation, lui fera découvrir le fossé entre les méthodes médicales connues en Amérique et celles pratiquées en Inde mais lui attira les foudres du chef du service de chirurgie qui lui fera vivre un véritable enfer. Cette victime, Mitali Dotto qui tombera en mort cérébrale, deviendra alors son cheval de bataille. Mais Neel devra combattre sur plusieurs fronts. Il est temps pour lui de connaître la vérité sur son père le docteur Gautam Dev-Roy qui les a abandonné lui et sa mère alors qu'il était tout jeune enfant. Qui est donc réellement cet homme et quel est son histoire ? Comment se fait-il que certains lui vouent une véritable admiration et que d'autres sont répugnés par les actions révolutionnaires et maoïstes qu'il a mené ? Pourquoi n'a-t-il jamais repris contact avec les siens ?



"La mort de Mitali Dotto" est le premier roman traduit en français de l'écrivain indien Anirban Bose. C'est un roman très pertinent qui permet d'entrapercevoir le système médical indien sous sa véritable forme ; s'y ajoutant de nombreux fantômes du passé. "La mort de Mitali Dotto" n'est pas l'histoire de ce personnage féminin du nom de Mitali Dotto et pour laquelle le lecteur n'apprendra au final pas grand-chose. Pour autant, ce personnage muet car en mort cérébrale à son importance, elle est un élément central par lequel toute l'histoire se brode. "La mort de Mitali Dotto" trace le cheminement complexe parcouru par Neel, qui, tout comme notre auteur, est médecin et de retour en Inde après des années à l'étranger. Neel est un homme intègre avec des principes et une déontologie apprises aux États-Unis et qu'il reproduit fidèlement et consciencieusement. Son retour en Inde, lui fera l'effet d'un électrochoc, rien ne pourra se faire sans le versement de pots-de-vin même si au final, ce n'est que la face immergée de l'iceberg. Ces pots-de-vin commenceront tout bonnement avec des besoins simples de la vie courante - gaz, téléphone, Internet, douane - pour s'avérer être une gangrène touchant toutes les parties et toutes les couches de la société indienne même son diplôme américain de médecine n'y échappera pas. Neel livrera au début une bataille contre ses injustices mais sera très vite propulsé dans cette spirale infernale et deviendra comme les nombreux conspirateurs du roman, un homme calculateur et agissant pour ses propres intérêts, celui d'avoir l'enfant qui grandit en Mitali Dotto. Anirban Bose n'hésite pas à nous dévoiler la vraie face de ces hôpitaux dit communautaire, faisant le tri sur les patients à leur arrivée, n"hésitant pas à prescrire des examens sans intérêt pour le patient, garder des patients morts comme s'ils étaient encore en vie, prodiguer aux patients des soins au lieu de soigner la maladie définitivement, ... Des hôpitaux pour riches et pour des étrangers venant en Inde pour se faire soigner mais qui sont tenus de disposer d'un certain pourcentage de leurs lits pour des associations caritatives, souvent sous forme de réponse à des demandes à l'aide dans des journaux, l'intérêt étant bien évidemment avant tout médiatique qu'humain. Les exemples concrets fournis par Anirban Bose sont nombreux et parsèment le roman. L'auteur veut que son lecteur prenne conscience de ce système et pourtant ce n'est pas pour autant le message premier qu'il veut partager à travers les lignes de ce roman. Le combat d'Anirban Bose réside avant tout, dans le don d'organe "propre" prélevé sur des personnes décédées, à l'image de Mitali Dotto, grâce au consentement du futur donneur avant son décès ou grâce au consentement des familles. Bien évidemment loin de toute corruption ou de passe-droits. Un combat difficile dans ce pays où les organes sont prélevés sur des donneurs vivants et trop souvent sans leur consentement ou pour de l'argent. Pour autant, l'auteur ne veut pas uniquement véhiculer une image négative des hôpitaux indiens, nous faisant découvrir la technologie de pointe dont ils bénéficient et la compétence de certains de ces médecins qui exercent leur profession de manière très professionnelle. Vous comprenez ainsi que le roman est essentiellement tourné vers le domaine de prédilection de son auteur, la médecine et le monde des hôpitaux. Pour autant, Anirban Bose a enrichi son roman en y incorporant une douloureuse histoire de famille liée à un pan de l'histoire indienne et bengalie, le mouvement naxalite. Avec Neel, le lecteur dépoussière peu à peu le passé de son père qu'il a peu très peu connu, Gautam Dev-Roy. Un homme dont Neel pensait n'être un simple médecin presque lambda si l'on ne tenait pas compte de sa ferveur pour la mouvance marxiste-léniniste et sa soudaine disparition qui obligea Neel et sa mère à fuir Calcutta pour Delhi sous la bonne garde Khokon Bose, un homme avec de sérieux problèmes d'élocution et qui a été d'un réel soutien pour Neel dans sa jeunesse. Neel sera bien étonné de constater et dès lors de la prise de ses fonctions de son nouveau poste à l'hôpital de Delhi que son père est un homme connu, resté dans les mémoires comme étant le célèbre docteur de Jhargram et à l'origine d'une controverse. Neel prendra alors conscience qu'il est temps pour lui de découvrir qui a été cet homme. Il ne s'imaginera pas que l'histoire de Gautam Dev-Roy s'imbriquera dans ses tourments au sein de l'hôpital, une douloureuse vérité. "La mort de Mitali Dotto" est un roman glaçant mais magnifiquement écrit. Il réserve de nombreuses surprises et ne cesse de surprendre son lecteur. Placé dans le contexte de l'ouverture de l'Inde à la scène internationale, il soulève des réalités qui peuvent se révéler gênantes dans ce tableau idyllique prôné par ces nouveaux établissements de soins se vantant qu'elle n'ont rien à envier aux hôpitaux occidentaux. Ce roman met sur le tapis de nombreuses questions, très souvent d'ordre éthique. Il a été risqué par son auteur d'y incorporer à son roman, l'histoire familiale de Neel mais le résultat est tout à fait satisfaisant et même assez plaisant, apportant une couche supplémentaire à la force émanant du sujet principal du roman. "La mort de Mitali Dotto" est un roman qui suit cette vague que l'on trouve depuis de nombreuses années dans la littérature indienne qui ose affronter les tabous et établir la vérité. "La mort de Mitali Dotto" ne peut qu'être un roman incontournable de la rentrée littéraire en France de septembre 2016.


Plus ils écoutaient, plus je parlais. Plus je parlais, plus j'avais envie de savoir, et plus je lisais. Plus je lisais, plus j'apprenais, et plus j'apprenais, plus je parlais. Je parlais tant que j'ai fini par croire à ce que je disais.
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L'Inde est sous le regard constant du monde entier. Les étrangers voient notre pays comme une mare de saleté répugnante qui grouille de vie, mais un milliard de gens y habitent, et les médias adorent les histoires de bactéries mangeuses de chairs qui prolifèrent dans cette fange et qui, depuis l'arrivée de l'Inde sur la scène mondiale, pourraient un jour s'échapper et polluer le reste de l'humanité.
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Neel s’arrêta devant la chambre de Mitali. La jeune femme était dans la même position que lors de sa dernière visite – prostrée et immobile. Les seuls bruits que l’on distinguait étaient les soupirs du respirateur et les bips du moniteur cardiaque. Il n’y avait ni photos, ni cartes, ni fleurs dans la pièce… Il l’observa pendant de longues minutes, des questions qu’il savait sans réponse lui traversaient l’esprit. Comment un être aussi jeune, aussi beau avait pu se retrouver dans une telle solitude au cœur de la ville ?
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La mort de Mitali Dotto

De Anirban Bose

Titre original : The Death of Mitali Dotto

Traduit de l'anglais (Inde) par Josette Chicheportiche

Date de parution : 8 septembre 2016

Éditions Mercure de France - Collection : Bibliothèque Étrangère - ISBN : 9782715238138 - 336 pages - Prix éditeur : 23,80 €


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Pour aller plus loin, pour ceux qui ont aimé tout comme moi ce roman ou qui souhaite simplement compléter ce magnifique roman, je vous invite à découvrir l'ouvrage de Rana Dasgupta "Delhi Capitale", une enquête sur la Delhi du XXIème siècle et de sa "Middle Class" qui comporte de nombreux points de similitude avec les nombreux sujets abordés dans "La mort de Mitali Dotto" d'Anirban Bose et particulièrement le chapitre cinq où l'auteur nous fait rencontrer des victimes d'un hôpital de Delhi

.http://atasi.over-blog.com/2016/06/delhi-capitale-de-rana-dasgupta.html

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