"Les Vaisseaux frères" de Tahmima Anam



Nous sommes arrivés au moment où tu as débarqué à Chittagong et où nos vies se sont à nouveau rejointes. A l'année que j'ai vécue dans l'ombre du Grace à observer le démantèlement de ce Léviathan, réduit à sa seule ossature. L'année où je t'ai brisé le cœur. J'aime cette partie de l'histoire, surtout parce que tu y figures, mais aussi parce que ces quelques semaines où nous avons été ensemble me disent tout ce qu'ai besoin de savoir sur le reste de ma vie.

C'est un soir de fin d'été à Cambridge, une semaine avant son départ pour une expédition au Pakistan dans la province du Baloutchistan en quête du squelette de la baleine fossile "Ambulocetus natans" que Zubaïda, toute jeune diplômée en paléontologie, fit la rencontre d'Elijah.

Zubaïda est originaire de Dhaka au Bangladesh et porte depuis l'âge de neuf ans le poids de son adoption. Avec cette mission à Dera Bugti, Zubaïda se rapprochera géographiquement de ses parents - un couple qui restent profondément marqués par la guerre du Bangladesh - et surtout de Rachid son ami de toujours et futur époux. Mais le destin a décidé que la vie toute tracée de Zubaïda devra prendre une tout autre tournure dès sa rencontre avec Elijah. Tout d'abord, la mission aux confins du Pakistan pour retrouver les ossements de la baleine ne se déroulera pas sous les meilleurs auspices, tout comme le retour précipité de Zubaïda à Dhaka et son mariage avec Rachid. Alors qu'elle vit une période difficile, elle sera confrontée à une triste réalité, celle des travailleurs des chantiers de démantèlement de bateaux à Chittagong qu'elle rencontrera lorsqu'elle viendra en aide à une chercheuse britannique faisant un reportage sur le sujet.

DE BALEINE A BATEAUX

Avec "Les Vaisseaux Frères", Tahmima Anam nous offre un roman encore plus fabuleux et encore plus accompli que ses deux précédents : "Une vie de choix" et "Un bon musulman". "Les Vaisseaux Frères" est en quelque sorte le troisième volet d'une trilogie où Tahmima Anam nous transmet l'histoire du Bangladesh en suivant fidèlement la chronologie historique de ce "jeune" pays : la guerre d'Indépendance et la naissance du Bangladesh suivie de la guerre du Bangladesh et enfin le Bangladesh d'aujourd'hui où l'on découvre une nouvelle génération qui n'a pas connu la guerre et dont les préoccupations sont totalement à l'opposé des générations précédentes.  Chacun de ces trois romans, nous permet d'aller à la rencontre d'une génération de la famille Haque originaire de la capitale du pays, Dhaka. Nous y rencontrons trois femmes à travers trois époques et donc trois façons de croire en l'avenir. Chacun des trois romans peut être lu indépendamment même si la lecture dans l'ordre chronologique est conseillée.

"Les Vaisseaux Frères" est l'histoire d'une jeune femme Zubaïda, issue de la classe aisée de Dhaka. Elle est une femme émancipée, avec une famille loin d'être à cheval avec la religion et les traditions, lui permettant ainsi de faire des études à l'étranger et d'être libre de ses mouvements. À travers les lignes de "Les Vaisseaux Frères", Zubaïda nous livre un monologue destiné à un homme qu'elle aime, qu'elle a perdu et qu'elle espère un jour retrouver, Elijah. Elle y raconte les faits qui se sont déroulés entre leur première rencontre lors d'un concert de musique classique et ce jour où elle le revit au loin, quelques années plus tard, alors qu'elle était revenue à Cambridge depuis à peine quelques mois. Le lecteur y découvre une femme qui a été longtemps à la recherche d'une identité, une recherche qui a été, avec la rencontre avec Elijah et la fin précipitée et traumatisante des fouilles à Dera Bugti, les points de rupture avec son avenir tout tracé. Zubaïda se voit alors ballottée entre vieux et nouveaux sentiments, amour amical ou amour passionné, vie rangée et vie liberté mais avant tout dure réalité. Dans le monologue, outre la passion pour cet homme, le lecteur retiendra le destin de ces bangladais vivant dans le besoin et surtout dans la misère, qui sont obligés pour survivre, d'aller travailler à Dubaï sur des chantiers de construction à l'image d'Anwar - le seul personnage dans le roman qui a droit d'intervenir pour raconter son propre témoignage - ou sur des chantiers de démantèlement de bateaux à Chittagong, ville côtière connue pour ses chantiers de démolition navale. Des hommes travaillant dur, dans des conditions extrêmes, où ils mettent tous les jours leur vie en danger et où ils sont traités comme des sous-hommes pour un salaire de misère. Une vie complètement à l'opposé de la vie bien cousue de Zubaïda et des siens. La guerre du Bangladesh, même terminée, a laissé un profond traumatisme à une génération de bangladais, le lecteur découvrira à travers quelques bribes, le combat de la mère de Zubaïda, Maya, pour venir en aide à des victimes et que la justice condamne les criminels de guerre. Avec "Les Vaisseaux Frères", Tahmima Anam transporte son lecteur dans une histoire sinueuse et parfaitement orchestrée afin que le lecteur ne se perde pas dans ses méandres. Dès les premiers chapitres, Zubaïda fait allusion aux évènements et aux tragédies à venir tout en laissant une part de mystère. Les personnages sont introduits progressivement avant d'être étoffés plus tard. Un large panel de sujets est exploité à travers tout le roman et le suspens reste entier jusqu'au dénouement final. Nous sont transmises, l'histoire et la culture du Bangladesh, l'importance des liens familiaux et leurs valeurs, l'honneur et les traditions restant présentes mêmes dans les familles les plus modernes mais ce qui marquera indéniablement le lecteur est le lourd poids des secrets, qui, révélés peuvent devenir un facteur destructeur notamment lorsque les constructions ont été établies sur des bases peu solides.

"Les Vaisseaux Frères" offre une lecture captivante et émouvante. Un sublime bouquet final à cette trilogie qui depuis "Une vie de choix" arrive à tenir son lecteur en haleine.


Connaîtras-tu jamais, Elijah, ce sentiment de venir d'un pays que tu voudrais pouvoir haïr mais que tu es forcé d'aimer ? Peux-tu savoir ce que c'est que de venir d'un endroit que tout le monde veut fuir ? C'est comme courir dans une maison en feu. Si tu me le demandes, je te dirai tout ce que j'aime de ce pays - l'odeur des livres de poche en hiver, l'air frais-mais-chaud qui souffle pendant la mousson, le bois poli de mon bureau d'adolescente noirci par le contact de ma peau, m'allonger sur le lit de m'a grand-mère, surmonté d'un ventilateur, le goût de l’œuf et des parathas dans ma bouche.







Les Vaisseaux Frères de Tahmima Anam

Titre original : The Bones of Grace

Roman traduit de l'anglais (Bangladesh) par Sophie Bastide-Foltz

Éditions Actes Sud - Collection "Lettres du Bangladesh" dirigée par Rajesh Sharma

Parution en librairie : 11 octobre 2017 - ISBN : 978-2-330-08462-2 - 384 pages

Prix éditeur : 23,00 €

Ce roman existe également en livre numérique


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