"Premières neiges sur Pondichéry" de Hubert Haddad

Ignorant tout de l'autre rive, il s'était engagé sur un pont inconnu, peut-être rompu au milieu du vide, et ses pas résonnaient très loin en lui, dans l'air remué d'un souterrain. Cloches, gongs et klaxons, chants et disputes, appels du muezzin, feulements et rumeurs, les bruits de l'Inde remontaient du fond des siècles. Ce vacarme continu l'avait surpris d'emblée à Chennai. C'est le cœur monstrueux du temps qui bat. Il faut bien qu'un dieu danse jour et nuit : s'il oubliait un instant la misère du monde, son réveil consterné vaudrait une apocalypse. C'est le qui-vive de Shiva !



Hochéa Meintzel est un violoniste virtuose de renommée internationale vivant à Jérusalem. Il a accepté l'invitation de l'Académie de Musique de Madras, celle de participer à leur festival de musique carnatique. Hochéa est encore secoué par la fin de son dernier concert à Tel-Aviv où il a été sifflé et hué car il avait, lors d'un colloque à la Hebrew University de Jérusalem, déclaré ne plus vouloir "être juif, ni homme, ni rien qui voudrait prétendre à un héritage". Il a donc quitté Israël sans idée de retour après une vie d'espoir et de colère. Hier encore ce voyage lui aurait paru invraisemblable mais aujourd'hui il ne regrette pas avoir osé franchir le pas et se confronter à ce pays différent et où il puisse mettre tous ses sens en éveil. Après une semaine entière d'immersion musicale à Chennai, c'est le moment pour Hochéa Meintzel de s'évader avec son interprète Mutuswami qui l'avait accueilli à l'aéroport et l'avait suivi durant le festival. Alors que la destination initiale n'avait été que Pondichéry, Hochéa se retrouve à sillonner avec Mutuswami les routes de l'Inde du Sud, du Tamil Nadu au Kerala en passant par la chaîne du Nilgiri. De la statue de Gandhi à Pondichéry à la synagogue bleue Paradesi de Kochi.

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"Premières neiges sur Pondichéry" est un roman qui se lit comme si l'on écoutait une mélodie. Tout en voyageant avec Hochéa Meintzel, tout en découvrant l'Inde avec lui, tout en y  ressentant ce quelque chose que seul l'Inde sait apporter à son voyageur, Hubert Haddad nous permet d'apprendre sur le judaïsme, la musique - dont la musique yiddish -, Jérusalem, l'histoire des Juifs en Inde. Hochéa Meintzel est un homme qui a la nostalgie du temps où Jérusalem était une tour de Babel, un lieu où tous les gens de toutes les origines se mélangeaient, cette terre où "l'on eût pu sauver la paix". Une Jérusalem sans mur, sans attentats, sans bombardements, sans cette peur du lendemain. Il voudrait retrouver cette Jérusalem où il s'était exilé après avoir survécu à la rafle et à la disparition de son ghetto polonais et dont le souvenir revient sans cesse dans ses rêves. Mais Hochéa Meintzel est impuissant, il avait tenté de parler de son ressentiment lors d'un colloque où il pensait être entendu mais ses propos ont été aussitôt été tronqués, lui menacé et injurié, jeté en pâture.  Âgé, isolé, fatigué, lassé, incompris, cette invitation pour ce festival de musique carnatique tombait à pic, une première porte de sortie de cette Jérusalem où il s'y sent aujourd'hui perdu. L'Inde lui fera dès son arrivée une sensation telle qu'elle est ressentie par de nombreux autres voyageurs, une impression indescriptible tant que la contradiction des différents éléments que nous offre ce pays à rapport ce que nous connaissons sous d'autres latitudes est déstabilisante et pourtant si attirante. Hochéa fera son initiation indienne aux côtés de Mutuswami, une jaïne qui se dit émancipée. Mais pour traverser l'Inde du Sud de part en part, Hochéa peut compter sur le chauffeur Azraq de confession musulmane. D'autres hommes et femmes de toutes confessions et de toutes origines croiseront la route d'Hochéa. En parallèle au voyage d'Hochéa et à ses rêves le ramenant dans un autre temps notamment dans le petit théâtre de Lodz au milieu du ghetto, l'auteur Hubert Haddad nous transporte dans la synagogue bleue de Kochi. Depuis ce lieu, nous sont contés, des récits évoquant l'histoire des Juifs venus en Inde par mer et par terre, le récit du royaume mythique de Cranganore et l'histoire des Juifs à travers les siècles et dans différents lieux. Les conteurs sont neuf hommes, des hommes qui ont refusé l'exil vers la terre de Jérusalem contrairement à leur famille et d'autres membres de leurs communautés (oui ils sont plusieurs). Ils tentent de maintenir ce lien fragile, celui de faire perdurer certains cultes avant le clap de fin qui marquera la transformation de ce lieu en attraction touristique et avec elle une certaine forme de profanation.  "Premières neiges sur Pondichéry" est un roman très poétique qui nous embarque dans un voyage au coeur du judaïsme avec comme toile de fond l'Inde. A travers ses lignes, on se laisse porter par la fluidité de l'écriture d'Hubert Haddad. Ce dernier y associe la beauté et la richesse des lieux et de son histoire, tout en faisant un devoir de mémoire Toutefois certains lecteurs peuvent regretter la façon trop abrupte dont l'auteur passe d'une scène à l'autre ou ces paragraphes où l'auteur pousse sa prose au maximum. N'oublions pas que le personnage d'Hochéa n'est au finale qu'un porteur de ce que l'auteur Hubert Haddad souhaite partager à ses lecteurs. A ceux et celles qui sont intéressées par des romans où sont relatés la vie des Juifs d'Inde, je vous conseille vivement les magnifiques romans d'Esther David : "Le Livre de Rachel", "Shalom India" et "La Ville en ses murs".




Premières neiges sur Pondichéry

Hubert Haddad

Éditons Zulma - Date de parution : 3 janvier 2017 - ISBN 978-2-84304-785-5 - 179 pages - Prix éditeur : 17,50 €


Distinctions : - Première sélection du Prix Orange du Livre 2017- Deuxième sélection du Prix Ouest France Étonnants Voyageurs 2017- Sélection 2017 du Prix Joseph Kessel


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