Sous le Toit du Monde de Bernadette Pécassou

"Sous le toit du monde", des ombres rôdent et assassinent des népalais tandis que de riches occidentaux, après avoir fait une halte agréable et insousciente à Katmandou, gravissent l'Himalaya sans se soucier que cette montagne puissent les garder prisonniers pour toujours. Karan est népalais mais il a grandit en Europe. Le décès de ses parents, alors qu'il n'avait que 7 ans, et son adoption par un couple français, lui ont fait oublier ses racines. Vivant comme les autres enfants de son âge, il pensait devenir architecte mais l'assassinat du roi du Népal et de sa famille en 2001, a refait ressurgir des souvenirs, des lieux et des odeurs de ce lointain pays. Il devint alors journaliste et repartis dans son pays natal, un Népal en plein bouleversement et en pleine mutation, pays aux plaies encore bien ouvertes. A Katmandou, il accepta de mettre en place le journal "Summit News". Il décida de donner la chance à des jeunes filles en fin d'études pour incarner le nouveau Népal, mais dans cette dangereuse société d'hommes, les femmes doivent rester discrètes et ne pas s'occuper d'affaires délicates. Ashmi, grâce à une organisation humanitaire, a quitté son village haut perché des montagnes himalayennes, où la vie date d'un autre temps. Elle étudie désormais à Katmandou, rêve de réussir ses études et de devenir enseignante. Mais des drames familiaux vont bouleverser ses plans et la contraindront à modifier ses ambitions. Une décision qui la fera rejoindre le quotidien que dirige Karan. Ashmi deviendra une journaliste hors du commun, mais ses ambitions risqueront de la mettre en danger. Que réservera le destin de Karan et Ashmi dans cette ville, notamment à la nuit tombée, où dans le quartier du Thamel les étrangers s’enivrent avant d'attaquer les sommets himalayens alors que dans les autres quartiers les ombres sortent et n'hésitent pas à tuer. Par ce roman dramatique, on découvre un pays à plusieurs vitesses : une Katmandou à plusieurs visages, un arrière-pays où la vie n'a pas changé depuis des siècles et des montagnes craintes par les népalais à cause des esprits qui y règnent mais tant convoitées par les étrangers. Bernadette Pécassou nous fait découvrir la réalité de ce pays partagé, déchiré entre tradition et modernité, marqué par la dure condition de la femme, la présence des castes, les violences et les haines pour le partage des terres, la condition de vie des sherpas, la colonisation des montagnes par Monsanto pour y semer ses OGM. On trouve dans ce roman des personnages hauts en couleur : Miss Barney une vieille fille à demi-anglaise, incollable sur les expéditions, son serviteur Razu, qui voit des ombres partout, Manisha, la veuve qui a pris les terres de sa belle-famille, Mlle Bista, d'une caste supérieure et directrice de l'université et bien d'autres encore. Le lecteur s'attachera aux personnages principaux Karan et Ashmi. Ce livre a été choisi dans une sélection "Masse Critique" de Babelio.

Née dans un village haut perché des montagnes himalayennes, sans eau courante ni électricité, Ashmi vient de loin. Elle vient d'un autre temps. Elle a vu le jour à côté des bêtes, dans une étable où sa mère est allée accoucher pour ne pas souiller l'unique pièce de terre battue de la maison. Pour elle qui pataugeait dans la boue des champs et de la rue du village perdu, l'accès au lycée de Katmandou fut la découverte stupéfiante qu'il existait autre chose au monde.
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Ashmi avait non seulement échappé à la boue et au froid glacial des montagnes, mais elle avait aussi échappé à bien pire. A ces violence que cachent dans les vallées perdues beaucoup de familles meurent de misère et d'alcool, et au destin de ces jeunes filles que les proxénètes viennent rabattre dans les montagnes et envoient par milliers finir leur vie dans les cages de bordels de Bangkok et Calcutta. Sous le toit du monde, au pied des neiges éternelles, la vie peut être un enfer.
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C'est que du Népal, petit pays coincé entre deux gigantesques et puissants voisins, l'Inde et la Chine, on ne montrait jusque-là dans les médias d'Occident rien d'autre que ses paysages exceptionnels, terres d'aventures et d'exploits pour héros de toutes sortes. On ignorait sa guerre, ses milliers de morts et ses rebelles maoïstes perdus dans les montagnes qu'on assimilait par négligence à ceux qui en Occident firent du bruit en 1968. Oubliant les combats mortels, on continuait à s'émerveiller du gigantisme fabuleux de ses montagnes et des sourires doux de son peuple attachant.
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La circulation est infernale et l'air saturé de poussière. Dans un bruyant capharnaüm, voitures et motos se croisent en tous sens, klaxonnent à tout-va. Les femmes en saris de couleur marchent le long des trottoirs défoncés, les fils électriques au-dessus des têtes et font des nœuds inextricables et les ordures s'amoncellent dans tous les coins. Mais les années de guerre sont oubliées, le soleil brille, çà et là des chiens tranquilles dorment en boule et les feuilles des arbres luisent contre le ciel.
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Derrière leurs légendaires sourires dans lequel les étrangers de passage croient deviner un bonheur simple se cache la douloureuse volonté d'un peuple qui combat contre la montagne de granit et de glace qui ne veut pas les nourrir. Une montagne si haute que l'être humain ne peut y respirer. Le peuple du Népal vit sous le toit du monde, et s'il accepte de ployer sous toutes les charges possibles, celles des récoltes ou des sacs de trekkeurs, c'est pour pouvoir un jour se tenir droit. Pour accéder au rêve de voir leurs enfants sortir de cette servitude. Pour en faire des hommes libres.

Lorsque Karan a quitté le Népal, Katmandou avait depuis longtemps déjà enseveli ses merveilleux palais sous une vague d'explosion urbaine et démographique sans précédent, tout comme elle avait balayé sans retour une jeunesse venue d'Occident mourir sur ses chemins. Migrants népalais en haillons descendus des collines, Indiens squelettiques remontant de la plaine du Teraï en quête de travail, des millions d'affamés avaient submergé ses larges paysages, entassant à la hâte et dans une anarchie totale logements et gourbis de toutes sortes.
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"Je suis un citoyen du monde", disait-il sans une certaine arrogance, jouant en franglais à tout bout de champ pour montrer son aisance. "Demain, je peux vivre à Pékin, Shanghai, à New York, à Paris, à Londres, à Dubaï ou n'importe où, partout je serai chez moi." Il choisissait de préférence les grandes capitales, les endroits, qui évoquaient le trafic des grandes influences, des grands enjeux. Ceux qui en "jetaient". Il aimait penser qu'il était à la proue de son temps. Mais il avait suffi qu'il entende un jour l'annonce du massacre royale au Népal pour que les très anciennes racines du peuple des Newars repoussent à l'ombre de son cœur.
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Au pied des hautes montagnes du Népal, dans ces villages du bout du monde isolés par des heures de marche, la survie des famille prime sur toutes les choses et la loi des hommes pour garantir cette survie est toute-puissante. Les choses n'ont jamais changé. Ici chacun a sa place et on ne lâche rien. On laboure avec les mains s'il le faut et avec une hargne insoupçonnable. Sur ces pentes arides où soufflent des vents de glace, l'homme n'a aucun répit. Il ne connaît que la lutte et la peur.
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Sous le Toit du Monde

De Bernadette Pécassou

Éditeur Flammarion - Broché - ISBN : 978-2081246010 - 305 pages - 20 €

Éditeur Flammarion - Collection "J'ai lu" - ISBN : 978-2290092705 - 285 pages - 8 €

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