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"La Porte des larmes" - Abraham Verghese


Elle fixait le paysage sans le voir, perdue dans ses pensées. Mais peu à peu, la vallée, l'odeur du laurier, les verts vifs, la brise, la lumière sur le versant lointain, le sillon creusé par le ruisseau et au-dessus de tout cela la vaste étendue du ciel bordée d'un côté par les nuages produisirent leur effet sur elle. Pour la première fois depuis la mort de sœur Mary Joseph Praise prendrait fin, l'infirmière en chef ressentit la paix et l'assurance qui lui avaient fait défaut. Elle était sûre que c'était là - là que le long voyage de sœur Mary Joseph Praise prendrait fin. (Page 199)


Après avoir lu le poignant roman "Le Pacte de l’eau" ("The Covenant of Water", 2023) d’Abraham Verghese, né en Éthiopie de parents d’origine indienne, il est naturel d’avoir envie de découvrir d’autres romans de ce médecin et auteur américain. Son œuvre se distingue par une profonde humanité, nourrie par son expérience médicale et par une attention constante aux liens familiaux, aux racines culturelles et aux destins individuels.


Les romans "Le Pacte de l’eau" et "La Porte des larmes" partagent ainsi une même ambition : raconter de grandes histoires humaines où la médecine, la famille, l’identité et l'histoire jouent un rôle central. Pourtant, ils diffèrent par leur ampleur, leur structure narrative et leur centre émotionnel. "Le Pacte de l’eau", est une vaste fresque familiale qui s’étend sur plusieurs générations dans le Kerala, en Inde du Sud. Le récit y progresse lentement, presque comme un fleuve, laissant une large place à la description du contexte social, religieux et historique. L’eau, omniprésente, devient un symbole du destin et de la transmission, tandis que la médecine apparaît comme un pont entre croyances ancestrales et savoir scientifique.

À bord du taxi qui traversait le Merkato, je considérai les lieux que j'avavis connus toute ma vie. Était-il possible que ce fût la dernière fois que je passais par ici, la dernière fois que je sentais le houblon de la brasserie Saint-Georges ? (Page 515)

Dans "La Porte des larmes" (Cutting for Stone, 2008), Abraham Verghese propose un roman profondément incarné, où l’émotion et la tragédie occupent une place centrale. L'histoire s'ouvre à Addis-Abeba en Éthiopie, dans un hôpital tenu par des médecins étrangers notamment indiens, cadre emblématique qui annonce l’importance de la médecine tout au long du récit.

Les jumeaux, Marion et Shiva Stone, naissent dans des circonstances exceptionnelles et dramatiques : leur mère meurt en couches, et leur père, chirurgien britannique, disparaît aussitôt. Malgré leur proximité, nul ne savait avant ce jour, que sœur Mary Joseph Praise, originaire du Kerala en Inde, qui était infirmière à Missing avait une liaison (charnelle) avec le docteur Thomas Stone. Dès leur naissance, les deux frères sont ainsi marqués par l'abandon, le secret et la culpabilité, éléments fondateurs de leur relation et de leur construction identitaire, malgré l'amour que leur donnera leurs parents d'adoption, des indiens excerçant à Missing , Hema, gynécologue-obstétricienne et le docteur Ghosh.

Le roman s’attache particulièrement à la figure de Marion, narrateur du récit, dont la voix introspective guide le lecteur à travers l’enfance, l'adolescence puis l’âge adulte. La relation fraternelle est le cœur émotionnel du livre : fusionnelle dans l’enfance, elle se transforme peu à peu en rivalité silencieuse, puis en rupture douloureuse. Cette fracture trouve son origine dans l'affection que les deux frères portent à Genet - la fille de la servante qui a grandi à leurs côtés - mais elle est surtout révélatrice de leurs différences profondes de caractère, de rapport au monde et de manière d’aimer. Abraham Verghese explore avec finesse la jalousie, le sentiment d’injustice et la difficulté de pardonner, sans jamais tomber dans le "manichéisme".


La médecine, omniprésente, n'est pas seulement un décor ou une profession : elle devient un langage et une morale. À travers la formation chirurgicale des frères, le roman interroge la responsabilité du soignant, le rapport au corps souffrant et la frontière entre engagement professionnel et implication affective. Pour Marion en particulier, exercer la médecine est une manière de donner un sens à ses blessures intimes et de transformer la douleur en service rendu aux autres. Le geste médical, précis et parfois brutal, est mis en parallèle avec les blessures émotionnelles, tout aussi profondes et difficiles à guérir.


L’exil constitue un autre thème majeur du roman. Lorsque Marion quitte l’Éthiopie pour les États-Unis, le déracinement est vécu comme une seconde naissance, marquée par la solitude, la nostalgie et le sentiment de ne jamais appartenir pleinement à un lieu. Abraham Verghese décrit avec justesse cette identité fragmentée, partagée entre plusieurs cultures, plusieurs langues et plusieurs fidélités. Cette expérience migratoire renforce la dimension universelle du roman, en faisant écho aux parcours de nombreux lecteurs.

Un autre thème majeur de "La Porte des larmes" réside dans la toile de fond historique et culturelle de l’Éthiopie, et plus particulièrement d’Addis-Abeba, qu'Abraham Verghese fait revivre avec une grande précision. Le roman se déroule à une période charnière de l’histoire du paysn marquée par la fin du règne du dernier empereur d'Éthiopie, Hailé Sélassié, en 1974, les bouleversements politiques et les tensions sociales qui annoncent des temps plus sombres. Addis-Abeba apparaît comme une ville cosmopolite, à la fois moderne et profondément ancrée dans ses traditions, où se croisent diplomates, missionnaires, médecins étrangers et communautés immigrées. Parmi elles, la présence indienne occupe une place discrète mais significative. Ces familles, souvent commerçantes ou engagées dans les services et la médecine, participent activement à la vie économique et sociale de la ville tout en restant en marge, entre intégration et distance culturelle. À travers leurs regards et leurs habitudes, Abraham Verghese montre une Éthiopie ouverte sur le monde, mais traversée par des hiérarchies héritées du colonialisme et par des tensions identitaires. Cette dimension historique et diasporique enrichit le roman, donnant aux destins individuels une profondeur collective et rappelant que les parcours personnels des personnages s’inscrivent toujours dans un contexte politique et culturel plus vaste.

Enfin, "La Porte des larmes" est aussi un roman de la rédemption. Sans révéler les événements clés de la fin, nous pouvons constater que l’auteur laisse une place essentielle à la possibilité de la réparation — non pas l’oubli ou l’effacement des fautes, mais leur reconnaissance et leur dépassement. La guérison, qu’elle soit physique ou morale, apparaît comme un processus lent, exigeant, souvent douloureux, mais possible. Par sa richesse narrative et sa profondeur humaine, "La Porte des larmes" s’impose ainsi comme un roman poignant sur la fraternité, la perte et la capacité des êtres humains à se reconstruire.

Ainsi, "La Porte des larmes" dépasse largement le cadre du roman médical ou familial pour devenir une œuvre profondément ancrée dans l’histoire et la mémoire d’un pays. En mêlant destins intimes, contexte politique éthiopien et expériences de l’exil, Abraham Verghese offre un roman dense et humaniste, où la quête d’identité et de sens se déploie à la fois dans les corps, les liens et les lieux.  "Le Pacte de l’eau" et "La Porte des larmes" sont tous deux des romans confirmant la puissance narrative, la sensibilité mais surtout le talent d'écrivain d'Abraham Verghese.



Les chênes et les érables derrière la fenêtre de sa chambre deviennent des hommes qui divaguent avec des flammes qui leur sortent de la tête. Il ferme les yeux, mais le cauchemar se poursuit derrière ses paupières. Ses nerfs sont des câbles lancinants sous sa peau qui envoient des décharges électriques dans ses muscles. (Page 637)


"La Porte des larmes" d'Abraham Verghese

Titre original : "Cutting for Stone"

Traduit de l'anglais (États-Unis) par Michel Marny

Broché - Éditions Flammarion - Date de Parution : 7 avril 2010 - ISBN : 9782080441027 - 528 pages - Prix éditeur : en occasion

Poche - Éditions J'ai Lu - Date de parution : 21 août 2024 - ISBN : 978-2290408582 - 768 pages - Prix éditeur : 10,40 euros



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©Véronique Schauinger pour Inde en Livres - 2020 - Màj 2025 

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