"Tamas" de Bhisham Sahni

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En ville, pas une rue n'était droite. Qu'un bout de rue chemine tout droit et il rejoignait toujours une venelle tortueuse quelques pas plus loin. Toutes faites d'une simple pièce, les maisons penchaient sur le chemin, c'est sous leur poids que la rue semblait s'être déformée. Ranevir et l'instituteur donnaient par moments l'impression d'arriver dans une impasse, l'impression qu'ils n'allaient pas tarder à trouver la rue bouchée. Mais un boyau s'offrait toujours d'un côté ou de l'autre lorsqu'ils parvenaient au bout. Les godillots de Devvratt reconnaissaient chaque rue en battant la mesure. [Page 89]


"Tamas", qui signifie, "ténèbres" en hindi, est un roman de l'auteur hindi Bhisham Sahni (1915-2003).

Dans "Tamas", Bhisham Sahni nous transporte dans une district pendjabi en 1947, peu avant l'Indépendance et la Partition. Dans ce district, comme ailleurs dans le Raj, les villes sont peuplées par des hindous, musulmans, sikhs et chrétiens. Dans certaines de ces villes, vivent majoritairement des hindous et dans d'autres les musulmans. Hindous, musulmans et sikhs sont quelquefois voisins et se fréquentent. Pourtant en ce début d'année 1947, la dépouille d'un cochon est découverte devant une mosquée. Il ne faut pas plus pour embraser le district et pour donner lieu à des affrontements interreligieux sanglants. Chacun a soif de vengeances et certains n'hésitent pas à tuer. Avant ils pouvaient être amis ou de simples connaissances, à ce moment-là ils ne sont qu'ennemis, assoiffés de sang. L'Inde bascule dans le tamas alors que le gouverneur du district dort sur ses deux oreilles et que son épouse se noie dans la boisson.

"Tamas" est un roman puissant, déstabilisant et dont émane une extrême violence indescriptible. Pourtant, l'auteur ne fait que raconter l'horreur de cette pré-Partition dont il a été sans doute témoin. Il y décrit des scènes d'horreur qui ne sont que des prémices à la Partition et à d'autres conflits inter-religieux qui ponctueront l'histoire indienne contemporaine. En plus de nous décrire l'horreur de ces conflits, Bhisham Sahni n'hésite pas à montrer des scènes qui sont peuvent paraître complètement incongrues, à la limite du ridicule, vis-à-vis du contexte et pourtant dont il est facile d'imaginer leur bien-fondé.

Dans "Tamas", Bhisham Sahni met en scène de nombreux personnages, issus de toutes les communautés, de tous les partis politiques, de toutes les tranches de la société indienne. Le lecteur retiendra sans doute ceux de la communauté sikhe, à l'image de ce couple de sikh qui tenait une échoppe à une station de bus près d'un village peuplé uniquement de musulmans ou de ses femmes qui pratiquement le sati en se noyant ensemble dans un puits et avec leurs enfants. Bhisham Sahni ne dresse pas un portrait flateur des anglais, il les dépeint comme des êtres indifférents quant au malheur des indiens et sans doute à l'origine de ces horreurs. D'ailleurs, l'un des mystères de ce roman, est qui a finalement embraser le district en commanditant cet affront à la communauté musulmane en posant un cochant devant la mosquée. Une autre réflexion que l'on peut se faire en lisant ce roman, est-ce que ces évènements sanglants auraient pu être évités ?

"Tamas" est un livre qui vient en complément aux autres romans liés à la Partition. Le seul bémol est que la traduction française n'est pas optimale et il aurait été préférable que le traducteur garde plus de mots en hindi que d'utiliser une traduction sans doute fausse. Pour autant, "Tamas" est un roman à lire par ceux qui veulent connaître l'histoire indienne contemporaine.


A savoir sur le roman : Tamas a provoqué un vaste débat en Inde, avant d'être adapté pour la télévision indienne et au cinéma.



On sentait que le climat de la ville avait changé sitôt arrivé dans la rue principale. Quatre soldats armés étaient postés devant la mosquée du quartier Qoutoub Dine, de l'autre côté de la route. On voyait des soldats équipés de fusils à chaque carrefour de la rue, les uns plantés au bord de la route, les autres assis au pied d'une maison. L'armée avait été déployée. Un couvre-feu de dix-huit heures avait été imposé au quatrième jour des violences mais aujourd'hui, cinquième jour, il avait été ramené à douze heures - de six heures du soir à six heures du matin. [Page 297]

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"Tamas" de Bhisham Sahni

Traduit de l'hindi par Philippe Renaud

Éditions Gallimard - Collection "Du monde entier" - Date de parution : 8 Février 2007 - ISBN : 9782070762606 - 251 pages - Prix éditeur : 25 €

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