"Ghachar Ghochar" de Vivek Shanbhag

Vincent se serait-il donné un nom prestigieux et laissé pousser une longue barbe dansante, des lakhs de fidèles se seraient prosternés à ses pieds. En quoi les paroles de ces gourous exaltés sont-elles différentes des siennes ? Après tout, les mots ne sont rien en eux-mêmes. Ils ne prennent de sens qu'une fois installés dans l'esprit qu'ils pénètrent. Quand on y pense, même ceux qu'on vénère comme des dieux profèrent des vérités profondes. Ce sont leurs énoncés quotidiens qui empreints d'un sens sublime. Et qui pourrait dire que les dieux ne peuvent pas prendre la forme d'un serveur s'ils choisissent d'y habiter ?




Présentation


En créant "Sona Masala", une entreprise de revente d'épices, deux frères prospèrent très rapidement. D'une petite bicoque d'un quartier de la classe moyenne inférieure de la ville où chaque paisa était compté et tous les membres de la famille entassés, ils déménagèrent tous cinq dans une demeure d'un meilleur quartier où l'argent pouvait être dépensé sans être compté.


Un jeune homme, étant le fils et le neveu de ces deux chefs d'entreprise, n'arrive pas à quitter le Coffee House où il a ses habitudes. Malgré son air serein, il est extrêmement anxieux.




Appa ne goûte notre actuelle prospérité qu'avec une infinie réticence, comme si nous ne la méritions pas. Il aime citer un proverbe selon lequel la richesse ne devrait pas nous tomber dessus comme une visitation, mais croître lentement comme un arbre. On dirait que tout ce que nous avons n'est rien pour lui. C'est bien là que vient notre embarras : et si le vieil homme perdait la tête, rédigeait un testament prescrivant qu'on déverse ses biens dans un gouffre d'une noble cause, et puis mourait tout d'un coup ? Ceux qui sont animés par des idéaux élevés n'y songent pas à deux fois ! Pour eux, jeter leur famille à la rue est une victoire.


Recension


Ils sont peu nombreux les romans de la littérature indienne qui nous parviennent en France et qui n'ont pas été initialement écrit en anglais mais dans la langue de l’État de son auteur. "Ghachar Ghochar", une expression inventée par Vivek Shanbhag, l'auteur de cette pépite littéraire, et qui pourrait signifier un certain emmêlement, est un roman qui avait été initialement écrit en kannada - la langue de Bangalore dans le Sud Ouest de l'Inde - avant d'être traduit par Srinath Perur en anglais. C'est de cette traduction anglaise, qu'est issue cette version en français publiée chez Buchet-Chastel en ce mois de mai 2018. La traduction en français avait été réalisée par Bernard Turtle qui avait récemment traduit "Delhi Capitale" de Rana Dasgupta (Prix Guimet de la littérature asiatique en 2017) et publié chez le même éditeur.


Dans ce court roman d'environ 170 pages, l'histoire peut paraître simple en apparence. Le narrateur dont l'on ne connaîtra jamais son prénom se trouve dans un café de Bangalore où il a ses habitudes. D'habitude serein car il mène une vie tranquille où l'argent ne manque pas et son inefficacité au travail n'est pas un problème, il est aujourd'hui inquiet. Le narrateur nous raconte sa vie : sa vie d'avant alors que sa famille n'avait pas les moyens et sa vie d'aujourd'hui où la famille ne jouit plus de plaisirs simples comme boire le thé ensemble. Mais qu'est-ce qui tracasse donc cet homme? Peu à peu, l'histoire prend discrètement une autre tournure. Sans s'en rendre compte, le lecteur s'invitera dans les méandres du cerveau du narrateur afin d'y démêler les nœuds qui ont créé par les conflits et les questionnements moraux qui le taraudent et dont l'origine est sa vie avec sa famille assez hétéroclite, une famille jouant sur plusieurs tableaux selon les intérêts qu'ils peuvent en tirer.


Avec "Ghachar Ghochar", Vivek Shanbhag nous dresse le portrait de l'Inde actuelle, à mi-chemin entre un pays resté très traditionnel dont certains codes moraux révèlent être difficile à s'en défaire et une Inde essayant d'avoir un semblant de modernité. C'est également le portrait de ces indiens, de plus en plus nombreux, qui, grâce à un coup du sort, ont grimpé l'échelle sociale d'un coup qui nous est dépeinte. Un sujet de plus en plus souvent exploité par les nouveaux romans indiens.


"Ghachar Ghochar" est un roman délicieux, sachant maintenir le suspens et qui nous dresse un portrait actuel de ce pays si complexe qu'est l'Inde. "Ghachar Ghochar" c'est également l'occasion de découvrir l'écriture subtile de Vivek Shanbhag, un auteur prometteur qui s'est fait une place à l'international, grâce notamment à la traduction de ce roman en anglais par Srinath Perur.


C'est vrai, ce qu'on raconte : On ne contrôle pas l'argent, c'est lui qui nous contrôle. Quand il manque, il fait le dos rond ; quand il y en a trop, il fait l'impertinent et vous mène par le bout du nez. L'argent nous avait transportés tout là-haut puis relâchés en pleine tornade.


Ghachar Ghochar 

De Vivek Shanbhag

Titre original : Ghachar Ghochar 

Traduit du kannada en anglais par Srinath Perur et de l'anglais (Inde) par Bernard Turle

Éditions Buchet/Chastel - Date de parution : 24 mai 2018

ISBN : 978-2-283-03123-0 - 176 pages - Prix éditeur : 14 €

Nomination pour le "International Dublin Literary Award" en 2017 et finaliste pour le "Los Angeles Times Book Prize" en 2018.


Quatrième de couverture

Un jeune homme, le narrateur, attend sa commande dans une coffee house de Bangalore. Tout est calme, en apparence, et l’ambiance indolente, pourtant notre homme est inquiet. Qu’est-ce qui le tourmente ainsi ? Dans une prose précise, maîtrisée et condensée, Ghachar Ghochar explore les mécanismes complexes d’une famille, celle du narrateur, clan modeste qu’un commerce peu regardant a soudainement propulse dans un monde de riches. Cette opulence inattendue fragilise les rôles et l’identité de chacun, mettant à mal l’équilibre de la maisonnée. Les traditions vacillent, les luttes de pouvoir font rage, et tout devient ghachar ghochar, plonge dans un indescriptible chaos, un chaos que Shanbhag nous décrit avec délectation, subtilité et une douceur époustouflante. Un roman en forme de parabole sur les affres de la richesse trop vite venue et la dégradation morale qui l’accompagne, campé dans une Inde tiraillée entre traditions et modernité.


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