• Véronique Schauinger

Kumbh Mela, un pélerinage hindou

KUMBH MELA

« Tous les douze ans, l’Inde toute entière frémit, les villages s’agitent, les monastères se vident, des grottes de l’Himalaya descendent des ermites nus barbouillés de cendre, de la côte de Malabar, du cap Comorin, du golfe du Bengale convergent des cortèges de moines, des troupes de lépreux, des trains, des citadins, une foule prodigieuse assoiffée de sainteté : les pèlerins de la Khumb Mela » Mircea Eliade. L’Inde, 1988.


La Kumbh Mela (en hindou कुम्भ मेला (kumbh mēlā)), littéralement la "fête de la cruche" Kumbha veut dire "vase, coupe ou cruche", "mela" veut dire assemblée, "fête". C'est un pélerinage hindou des plus importants où se retrouvent des croyants du monde entier, venus se prêter au rituel de l'immersion sacrée "le shavi snan" pour être lavés de leur péchés pour 88 générations et assurant également leur salut et celui de leurs proches .

LES ORIGINES

Les racines historiques de la Kumbh Mela se trouvent peut-être dans des cérémonies d'offrandes organisées aux temps des semailles, cérémonies au cours desquelles des pots de grains sont trempés dans les eaux des fleuves sacrés et mis à germer. Elle a aussi été considérée comme un rituel de fertilité, la cruche symbolisant par sa forme non seulement la Déesse-Mère mais également l'utérus, la matrice du monde. Elle serait alors naturellement associée à l'eau, en général, et à celles des fleuves en particulier, fleuves qui ont toujours joué un rôle majeur dans le monde indien, depuis la civilisation de la vallée de l'Indus (comme semble indiqué les recherches faites au Mohenjo-Daro, le Mont des Morts, vestiges d'une des plus grandes cités de l'âge du bronze indien qui se situe maintenant au Pakistan).

L'origine du Kumbh Mela se retrouve également dans divers textes sacrés, comme le Ramayana par exemple.

La kumbha, vase sacré, contenait le nectar d'immortalité (amrita). Après avoir pris le vase aux démons (asura), un dieu transformé en oiseau l'emporta au Nirvana, faisant tomber des gouttes sur quatre lieux : Prayag (Allahabad), Ujjain, Hardwar et Nasik. Le voyage céleste ayant duré douze jours, le Kumbh Mela a lieu tous les 12 ans, dans un des quatre sites sacrés.

Dans une autre variante, les Dieux (Deva) et les Démons (Asura) tiraient le serpent Vasuki ou Hâla-Hala à tour de rôle pour remuer l'océan et ainsi extraire le nectar, ce qui arriva au bout de mille ans. Le nectar, contenu dans la Kumbha, était tenu par Dhavantari. Les Dieux parvinrent à s'en emparer mais dans leur précipitation, ils renversèrent quelques gouttes dans les quatre lieux cités. Ces gouttes de nectar étant tombées dans les trois fleuves Godavari, Kshipra et Gange, auraient libéré du cycle de renaissances tous ceux qui s'étaient baignés trois fois dans leurs eaux.

Une autre variante presque semblable vient également du "barattage de la mer de lait" (mythe cosmologique hindou), les Dieux (Deva) et les Démons (Asura) firent une alliance provisoire de façon à travailler ensemble à l'élaboration de l'amrita, le nectar de l'immortalité, à partir de la Ksheera Sagara, la mer primordiale de lait, et à partager ensuite cet amrita. Cependant, quand la kumbha c'est-à-dire la cruche en sanskrit, contenant l'amrita apparut, les démons s'en emparèrent et s'enfuirent au loin pourchassés par les dieux. Durant douze jours et douze nuits divines, l'équivalent de douze années humaines, les dieux et les démons combattirent dans le ciel pour la possession de la cruche d'amrita. Pendant la bataille, des gouttes d'amrita tombèrent en quatre endroits: Prayag, Hardwar, Ujjain et Nashik, raison pour laquelle ces villes sont sacrées et le lieu de la célébration de la Kumbh Mela.

QUAND SE SITUE SUR LE CALENDRIER CETTE FÊTE ?

Les dates précises de la Khumbhamela sont déterminées, comme souvent en Inde, par des méthodes astrologiques, basées sur les positions du soleil, de la lune et de Jupiter :

- à Prayâg (Allahabad dans l'État de l'Uttar Pradesh), le Mahâ Kumbhamela se tient au mois de Magha, janvier/février du calendrier grégorien. Le mérite le plus élevé s'obtient alors en se baignant au confluent du Gange, de la Yamunâ et de la Sarasvati, une rivière virtuelle, le souvenir probablement d'un cours d'eau disparu, le jour de nouvelle lune, quand Jupiter est dans le Taureau et le soleil et la lune dans le Capricorne, - à Haridwar|Hardwâr (dans l'État de l'Uttarakhand), la Kumbhamela se tient au mois de Phalgun et Chaitra, février/mars/avril du calendrier grégorien, quand le soleil passe en Bélier, la lune se trouvant dans le Sagittaire et Jupiter dans le Verseau, - à Ujjain (dans la région de Malwa du Madhya Pradesh), la Kumbhamela a lieu au mois de Vaishakha, mai dans le calendrier grégorien, quand les planètes sont dans la Balance, le soleil et la lune dans le Bélier et Jupiter dans le Lion. - à Nasîk (dans l'État du Maharashtra), la Kumbha mela a lieu au mois de Shravana, juillet sur le calendrier grégorien, quand le soleil et la lune sont dans le Cancer et Jupiter dans le Scorpion.

Elle se tient donc tous les douze ans à Allahabad et, dans l'intervalle, dans trois autres villes sacrées du sous-continent indien : Haridwar, Nasîk et Ujjain.

D'autres rassemblements sont aussi appelés Khumbh Mela, sans être véritablement rattachés à la légende originelle, mais parce qu'ils sont l'occasion de réunir de grandes foules pour des raisons religieuses, comme ceux de Puri et celui de Shravana-Belgola.

2013, l'année du MAHA KUMBH MELA

En 2013, cette fête a eut lieu à Allahabad (Prayad en hindi), le Sangam est le lieu où la Yamuna se jette dans le Gange. Il s'agissait d'une Kumbh Mela particulière nomée "Maha Kumbh Mela" c'est-à-dire "Grande Fête de la Cruche" qui n'a lieu que tous les cent quarante quatre ans (144 ans) pour dire. Selon les sources, entre 80 et 120 millions d'hindous ont convergé vers le Gange durant presque deux mois à partir de janvier 2013 et pendant 2 mois. Pour la nouvelle lune (Mauni Amavashya, le 10 février 2013, a eut lieu le plus impressionnant déploiement de ferveur avec une estimation de trente millions de personnes se livrant dans la même journée au bain rituel dont des religieux appartenant aux treize ordres monastiques hindouistes, les akharas (voi ci-après).

LE DEROULEMENT DU KUMBH MELA

Les villes qui accueillent les Kumbha Mela sont le théâtre, au début de la manifestation, de parades cérémonielles qui marquent l'arrivée officielle des "Saints Hommes", montés sur une grande variété de modes de transport, éléphants, chevaux, chameaux, voitures, palanquins, et chariots, parfois tirés par des hommes faisant preuve de dévotion. Généralement les sâdhu Naga Baba, les guerriers de Shiva, sont les premiers à défiler sous une pluie de pétales, puis chaque secte tente de dépasser les autres par la splendeur de son cortège.

L'événement le plus important de la Kumbha Mela est l'immersion dans le fleuve au moment où ses eaux se transforment en amrita. Les dates les plus propices pour se purifier sont déterminées par des calculs astrologiques, sont les jours dits de "Shahi Shan3. Ces jours-là, les Akharas (voir ci-après) conduisent un cortège royal nommé "Shahi"  qui atteint son apogée avec l'immersion dans le Gange "Snan". Les "Naga Baba" sont les premiers à s'immerger dans le plus simple appreil parfois seulement parés d'un mâlâ. Lorsqu'ils ont terminé leur ablutions, les sâdhu recouvrent leur corps de cendre. Après que les différentes sectes de sâdhu se soient baignés, avec parfois quelques échauffourées pour des raisons de préséance, les pélerins ordinaires, qui ont attendu patiemment jusque là, peuvent enfin accéder à l'eau. Avant que les pélerins accèdent au bain sacré, ils doivent faire le rituel "Dooth, phool aur nariyal" c'est-à-dire : "le lait, les fleurs et la noix de coco" qui doivent être offerts aux Dieux avant le bain.

Dans un magazine (Géo numéro 418 décembre 2013), Karo Christine Kumar du "The Telegraph" de Calcutta témoigne du Maha Kumbh Mela de 2013 : "La barque atteint le Sangam, là où l'eau jaune du Gange se mêle au bleu de la Yamuna [...] Impossible désormais de résister à l'appel du plongeon sacré parmi la nuée d'êtres humains qui nous entourent désormais. Mais avant, "kurta" (tunique traditionnelle) nouée autour de la taille, on doit passer d'un bateau à l'autre pour rejoindre les embarcations où se trouvent les "pandits", les érudits. C'est l'heure de réciter des mantras sous la houlette de ces vénérables. Ils sont aussi chargés de remettre des noix de coco, considérées comme l'offrande la plus sacrée qui puisse être remise au Gange, le fleuve nourricier. Assise sur le rebord d'une plateforme en bois, les jambes plongées dans l'eau, une femme très mince d'une quarantaine d'années, vêtue d'un sari, explique la marche à suivre : "Il faut jeter les noix de coco dans l'eau, implorer pardon et faire voeu de ne plus jamais pêcher." [...] Le fleuve est glaciale. Une grande inspiration, et on se laisse glisser dedans. La sensation de froid disparaît presque aussitôt. On jette les noix de coco, on joue avec l'eau, on se surprend à rire avec des inconnus, submergé d'une sensation de sérenité, aussi sublime qu'irréelle ..."

Hormis l'immersion dans le fleuve, le pèlerinage Kumbh Mela permet aux croyants hindous de recevoir la bénédiction des sâdhu, saints et et autre yogis et de faire le darshan, la contemplation rituelle qui transmet l'énergie spirituelle. Les dévots parcourent ainsi les camps de toiles où logent les sâdhu, recevant des bénédictions et faisant en retour des offrandes.

La Kumbh Mela est évidemment une période particulièrement propice pour des cérémonies religieuses, l'une d'entre elles étant l'initiation de milliers de sâdhu novices qui entament ainsi leur vie d'ascètes. De même, c'est l'occasion pour des sâdhus confirmés de recevoir une promotion dans leur ordre ou de faire le vœu de suivre un nouvel ascèse.

Le pèlerinage pose d'énormes problèmes d'organisation; aux abords du site, une file de pèlerins s'étend à perte de vue, des gens se perdent facilement, des bousculades peuvent avoir lieu, le manque d'hygiène, le danger des bains rituels dans les eaux glacées, la nourriture très légère, les nuits passées sur le sable enveloppés dans une couverture (dans une tente parfois) ... malgré les policiers mobilisés et les efforts déployés pour améliorer la propreté des lieux.

Ces aléas sont acceptés comme esprit de pénitence pour être lavé de ses fautes. Les pèlerins récitent des textes sacrés, chantent des bhajans (chants hindous), dans un contexte de feux et de musique permanents, et c'est aussi une rare occasion de côtoyer les sadhus. Ce sont une occasion joyeuse et intégrant une forme d'intimité entre les gens qui ne se connaissent pas, et leurs permet de se sentir en meilleure forme car le pélerinage de Kumbh Mela comme les autres pélerinages autour de la planète améliore le bien-être physique et mental. 

Hormis le bain sacré, une ville sort de terre, où l'on retrouvent des pélerins et de saddhus sous des tentes. La nudité est présente, et toutes les castes et toutes les classes sociales a priori mélangées, et l'entraide est un pilier fort. Le rassemblement accueille aussi un vaste souk, où se pressent les sadhus et les babas, dévots en recherche d'absolu, et leurs adeptes. Les marchandises à même le sol permet de trouver le sindoor (poudre vermillon), des pipes à tabac, ... Mais également des vendeurs de thés et des vendeurs de nourritures de toutes sortes. 

QUI SONT LES AKHARAS ?

Les Akharas sont l'ensemble des différentes organisations d'ascètes et de yogis, Vairaghis ... qui ont renoncé au monde. L'histoire remonte à 2.500 avant JC mais leur existence est connu au 8ème sièce de notre air lorsque Adi Shankaracharya établi sept Akhadas, à savoir : Mahanirvani , Niranjani , Juna , Atal , Avahan , Agni et Anand. La création du regroupement "akharas" a été effectué dans le but de renforcer la religion hindoue et d'unir ceux qui pratiquent différents rituels, coutumes et croyances . À l'heure actuelle , il existe trois grandes Akharas : Sanyasi , Bairagi et Nirmal et 3 Akharas mineurs (Atal affilié à Mahanirvani , Anand affilié à Niranjani et Avahan affilié à Juna) . Le plus petit  Brahmachari Akhara est nommé Agni et affilié à Juna . Les Akharas sont divisés selon le Dieu qu'ils vénérent. Les Akharas shivaïtes sont les adeptes de Shiva , les vishnouïte ou Vaïragi Akhara sont les adeptes de Vishnu et les Kalpwasis sont les adeptes de Brahma. Un Akhara est divisée en 8 davas (divisions) et 52 marhis (centres). Chaque Marhi exerce ses activités spirituelles sous un Mahant (représentant). L'organe administratif central de la Akhara est Shree Panch (le corps de cinq), représentant Brahma, Vishnou, Shiva, Shaktiand et Ganesh et chaque membre de ces cinq akharas est élu lors de chaque Kumbh Mela pour une période de 4 ans.

Au cours de la Kumbh Mela, le cortège cérémonial des Sanyasis Naga est censé être un spectacle de bon augure à tous les attributs de la royauté. Le Mahant est assis sur un trône d'argent placé sur un éléphant caparaçonné. Autour de lui, des centaines d'ascètes Naga sont à pied, armés de lances et leurs corps nus barbouillés de cendres. Des chameaux et de chevaux font également partie de cette procession qui représente l'ancienne organisation hindoue de la Chaturanga Sena se déplaçant vers les eaux saintes du Gange. L'Akhara Mahanirvani est l'un des plus important de tous les akharas, et il est normalement le premier à prendre la "Shahi Snan" et leur entrée dans les eaux marque officiellement le début de la Maha Kumbh Mela.

LES VILLES DE PELERINAGES

Prayag ou Prayaga, ville très ancienne (dix siècles avant J-C) où Brahma aurait pratiqué un sacrifice rituel. Cette ville est située à 700 km de Delhi, dans l'Etat de l'Uttar Pradesh, au confluent (Sangam) des trois rivières sacrées: Ganges, Yamuna et Saraswati. En 1584, elle a été rebaptisée Allahabad ("demeure d'Allah") par l'empereur moghol Akbar. Nehru y est né et une partie des cendres de Gandhi ont été dispersées au Sangam, là où la Yamna rencontre le Gange.

Hardwar ou Haridwar (signifiant "Porte de Hari", un des noms de Vishnu), dans l'état Uttaranchal Pradesh, c'est là que le Gange surgit de l'Himalaya pour couler dans les plaines.

Ujjain, dans l'état Madhya Pradesh, au bord du fleuve Ksipra ou Kshipra un des affluents les plus occidentaux du Gange, est l'une des sept villes sacrées de l'hindouisme, mentionnée dans les Vedas, connue sous le règne d'Ashoka (3ème siècle avant J-C).

Nasik ou Nashik, dans l'état de Maharashtra se situe au bord du fleuve Godavari (qui traverse le pays et se jette dans le Golfe du Bengale). Cette ville se situe à 180 kilomètres de Mumbai (Bombay).

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