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"La face cachée du yoga" — Élodie Émery

il y a 11 minutes
4 min de lecture





Interpellée par "Yoga, une histoire-monde. De Bikram aux Beatles, du LSD à la quête de soi : le récit d’une conquête", qui m’avait permis de découvrir le yoga sous un nouvel angle, j’ai naturellement été attirée par "La face cachée du yoga", écrit par la journaliste Élodie Émery. Si le premier ouvrage m’avait éclairée sur l’histoire et l’évolution de cette pratique, le second promettait d’en explorer les zones d’ombre.

Après "Bouddhisme, la loi du silence", une première enquête choc consacrée aux dérives au sein du bouddhisme, Élodie Émery poursuit son travail d’investigation en s’intéressant cette fois à l’univers du yoga. Elle a consacré près de trois ans à cette nouvelle enquête de terrain, allant à la rencontre des pratiquants et se rendant elle-même dans des centres pour observer les pratiques et confronter les discours à la réalité.

L’enquête s’appuie notamment sur les témoignages de femmes faisant état d’abus, de manipulations ou de violences sexuelles. Au-delà du recueil de leurs récits, la journaliste cherche à comprendre les mécanismes de l’emprise et les raisons pour lesquelles il peut être difficile de reconnaître une situation abusive ou de s’en extraire. L’analyse d’un psychologue apporte un éclairage sur le vécu des victimes et les ressorts de ces mécanismes.

Ce qui m’a particulièrement plu, c’est la transparence de la démarche journalistique. Élodie Émery ne se contente pas de citer les professeurs, les centres ou les organisations mis en cause : elle recoupe les témoignages visant les mêmes personnes ou structures et donne aux intéressés la possibilité de répondre. Un chapitre en fin d’ouvrage rassemble leurs réponses aux questions de la journaliste. Cette démarche permet au lecteur de prendre connaissance des différents points de vue et de se forger sa propre opinion.

Les faits rapportés ne concernent pas uniquement la France : certains se déroulent également en Inde, berceau historique du yoga. Le tantra du Cachemire est notamment évoqué dans le contexte de dérives où des références spirituelles auraient été instrumentalisées. Il importe toutefois de ne pas confondre une tradition dans son ensemble avec ceux qui pourraient en détourner les enseignements. Lorsqu’une autorité spirituelle sert à justifier des comportements abusifs, comment distinguer une véritable transmission d’une manipulation ?

D’autres questions émergent au fil de la lecture. Que désigne finalement le mot yoga ? Entre pratique physique, philosophie, spiritualité et développement personnel, les approches sont multiples. Cette diversité conduit à s’interroger sur la formation et l’encadrement des enseignants : disposent-ils des connaissances nécessaires pour adapter les postures aux capacités de chacun et prévenir les blessures ? Car les risques ne sont pas uniquement psychologiques ; une pratique inadaptée peut également avoir des conséquences physiques. Ces interrogations prennent une importance particulière lorsque le yoga est proposé à des publics vulnérables ou dans des cadres tels que l’école.

Un autre paradoxe interpelle : comment une discipline souvent associée à l’ascèse et au détachement a-t-elle pu devenir un marché aussi florissant ? Cours parfois très onéreux, stages, retraites, formations, livres, vêtements et produits dérivés composent désormais un véritable écosystème économique. Vivre de l’enseignement du yoga n’a évidemment rien de répréhensible en soi. Pourtant, certains témoignages de professeurs ou d’anciens professeurs rapportés dans l’ouvrage interrogent les contradictions d’un univers où les valeurs affichées ne semblent pas toujours correspondre aux pratiques. Lorsque la morale, le bien-être et la spiritualité deviennent des arguments commerciaux, il est légitime de questionner les intérêts en jeu, les promesses formulées et les garanties offertes aux pratiquants.

La reconnaissance internationale du yoga soulève elle aussi des interrogations. Proposée par le Premier ministre indien Narendra Modi lors de son discours à l’Assemblée générale des Nations unies en septembre 2014, la Journée internationale du yoga a été adoptée en décembre de la même année, avant d’être célébrée pour la première fois le 21 juin 2015. Cette reconnaissance, obtenue en quelques mois, contraste avec les difficultés que peuvent rencontrer certaines victimes pour être entendues et faire reconnaître les abus qu’elles dénoncent. Pourquoi les valeurs de sagesse et de bienveillance associées à une discipline peuvent-elles parfois rendre plus difficile la remise en question de ceux qui l’incarnent ?

Cette lecture est intéressante, mais elle laisse aussi un froid et un sentiment d’injustice face aux situations rapportées. Elle rappelle que la confiance et l’admiration envers une personne présentée comme un guide peuvent brouiller les repères. Il ne s’agit pas de se méfier de tous les enseignants ni de condamner le yoga, mais de rester attentif aux rapports d’autorité et aux discours qui prétendent justifier l’inacceptable.

Avec "La face cachée du yoga", Élodie Émery livre une enquête qui invite à regarder au-delà des apparences et à mieux prévenir les dérives. Espérons qu’elle contribuera à faire évoluer les mentalités et les pratiques, en France comme à l’international, afin que les abus soient plus facilement dénoncés et moins susceptibles de se reproduire. Le yoga mérite de retrouver ses lettres de noblesse et d’être transmis dans un cadre respectueux, sûr et transparent. Aucune quête de sérénité ou d’élévation spirituelle ne devrait jamais se faire au détriment de l’intégrité physique ou psychologique, ni de la liberté d’autrui.



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"La face cachée du yoga" — Élodie Émery

Éditions Buchet-Chastel - Date de parution : 24 septembre 2026 - ISBN : 9782283040911 - 224 pages - 22 euros

 
 
 

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©Véronique Schauinger pour Inde et Asie en Livres - 2020 - Màj 2026

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