"La Maison de verre" - "Buru Quartet - Tome 4" de Pramoedya Ananta Toer

Il aurait dû savoir (mais peut-être feignait-il seulement de l'ignorer) qu'aux Indes, tapissées d'une couverture végétale omniprésente de forêts, de rizières et de champs, il vivait littéralement dans une maison de verre. Comme dans une serre. Que j'aurais pu suivre jusqu'au mouvement de ses pupilles depuis mon bureau. Ne l'avait-on pas informé de ce qui était arrivé à son ami Raden Mas Minke ?



Raden Mas Minke est l'homme qui avait changé le visage des Indes néerlandaises et favorisé l'apparition de forces nouvelles. Aux yeux du gouvernement des Indes néerlandaises, Minke est  un homme doté de diverses potentialités et donc susceptible de créer de graves problèmes dans un avenir proche. Minke fut donc condamné à l'exil pendant cinq ans.

Pangemanann est un ancien policier d'une cinquantaine d'années. Il est ménadonais et bénéficie donc du même statut que les néerlandais aux Indes néerlandaises. Adopté par un apothicaire, il avait fait une partie de ses études en France où il fit la rencontre de Paulette qui deviendra son épouse. Pangemanann, avec deux n, voue un respect sincère pour Minke et même une  certaine admiration. Lorsqu'il était commissaire, il devait surveiller des indigènes instruits dont Minke. Il devait continuellement l'espionner et écrire des rapports sur lui. Personne ne connaît donc pas mieux Minke que Pangemanann. D'ailleurs, c'est sur la base de ses écrits et ses recommandations que le Gouvernement a pris la décision de mettre Minke en exil à Amboine.

Certes, privé un homme de liberté, fendait le cœur à Pangemanann mais ce dernier était ravie de la promotion qui lui était donné. En étant affecté au bureau central du Secrétariat en tant que conseiller aux Affaires Indigènes, il pouvait ainsi bénéficier d'une augmentation de salaire et emménager dans une nouvelle maison, l'ancienne demeure de Raden Mas Minke. Mais ce qu'il le ravit le plus, c'est qu'il pouvait continuer à mettre de nouveaux individus dans sa maison de verre et les espionner en toute impunité. Pourtant, jeter en pâture des individus auront des conséquences irrémédiables pour Pangemanann.


Était-ce une autobiographie ? Il n'était pas vraiment indispensable de répondre par oui ou par non à cette question. A travers les multiples facettes de l'Histoire, on pouvait suivre le processus d'évolution des mentalités tel qu'il était vécu par Minke, le narrateur. On y voyait ses valeurs se modifier avec sa localisation, l'effet de l'environnement social sur sa personnalité et la façon dont il influençait son entourage. Il mettait en scène l'apparition des moyens modernes de communication et les contacts nouveaux qu'il avait établis grâce à eux et livrait une enquête sur la discrimination raciale perdurant sous couvert de justice. Ce faisant, il exposait l'Europe sous ses deux visages - de mentor et de destructeur.


"La Maison de verre" est le quatrième opus du "Buru Quartet", écrit par l'un des plus grands écrivains contemporains Pramoedya Ananta Toer et malheureusement trop peu connu. Le "Buru Quartet" avait été écrit par Pramoedya Ananta Toer lors de son troisième séjour en prison dans le bagne de "Buru". Il y avait été envoyé en 1965 sous la dictature de Soeharto, il n'en sortira qu'en 1979 sous la pression internationale mais restera soumis à un contrôle judiciaire jusqu'en 1992. Il décédera en 2006 à Jakarta après avoir écrit plus de 50 œuvres.

Les "mémoires" de Minke sont regroupées dans les trois premiers romans du Buru Quartet "Le Monde des hommes", "Enfant de toutes nations" et "Une empreinte sur la terre" et se terminent avec sa condamnation à l'exil. "La Maison de Verre" est un roman à part, dont la principale particularité est que l'on y retrouve un nouveau narrateur, Pangemanann, que nous avons entre-aperçu dans "Une empreinte sur la terre", celui-là même qui accompagna Minke en exil. Pangemanann est un ménadonais et indigène, formé à l'occidentale mais subissant les mêmes préjugés raciales que les autres indigènes des Indes néerlandaises. Pangemanann est, durant sa carrière, monté en grade. D'inspecteur il est devenu commissaire adjoint, puis commissaire avant d'être affecté au bureau central du Secrétariat en tant que conseiller aux Affaires indigènes. Son travail avait toujours été de surveiller les indigènes au nom de la sécurité et de la pérennité du gouvernement. Sa nomination à son dernier poste, avait été pour lui le Graal, même si, pour y arriver, il avait détruit un homme, Minke. Dans sa narration, Pangemanann se confie et n'hésite pas à nous conter ses manipulations, les surveillances qu'il a mis en place, les discordes qu'il a semé dans les différents mouvements, la corruption coloniale, le rôle qu'il a joué lorsqu'un dirigeant ou un journaliste est mis à l'exil et comment il a détruit des hommes dont Minke. Pour lui, son travail est comme une partie d'échecs. En tant que fin stratège, il avance les pions de façon réfléchie et jubile lorsqu'il peut mettre son adversaire "échecs et mats". Pangemanann, est, au début du roman, tiraillé par sa conscience face à un homme qu’il admire mais rapidement, il ne s’embarrasse bientôt plus de scrupules. Il a une façon très perverse d'agir et prend un malin en plaisir à le faire. A travers le personnage de Pangemanann, Pramoedya Ananta Toer nous offre une véritable leçon d'histoire sur le colonialisme, vu par les colonisés et non pas par les colonisateurs même si Pangemanan est tiraillé entre les deux. Pram nous expose la situation politique à cette époque - peu de temps avant le début de la Première Guerre Mondiale et peu de temps après sa fin - et les mouvements qui ont permis aux Indes néerlandaises de sortir du joug du colonialisme. Des mouvements qui ont vu le jour grâce à Minke, qui avait été le précurseur. Les romans de Pramoedya Ananta Toer nous permettent également de prendre conscience de l'évolution du monde au début du XXème siècle qui vit une véritable métamorphose. Ce qui est intéressant dans "La Maison de verre", c'est que Pramoedya Ananta Toer, y offre une critique des trois premiers opus du Buru Quartet à travers les yeux de Pangemanann, le seul à les avoir lu et le seul à en jouir, et nous en rappelle quelquefois ses grandes lignes. Il est tout de même triste de ne pas retrouver Minke dans ce dernier volet, un personnage pour lequel nous ne pouvons qu'avoir eu de l'attachement et qui laisse ici un vide. Il fera une apparition furtive et désolante, loin de ce que l'on pouvait souhaiter à cet homme hors-du-commun.

"La Maison de verre" reste à la hauteur du reste de la tétralogie et démontre que l’œuvre de Pramoedya Ananta Toer est un véritable chef d’œuvre littéraire moralisateur, où il condamne le colonialisme. A travers le Buru Quartet, Pramoedya Ananta Toer y laisse une empreinte sur la terre de ce qu'avait été le colonialisme et permet à tous de découvrir l'histoire de l'Indonésie et du Monde.



La Maison de verre

"Buru Quartet"  Tome 4

De Pramoedya Ananta Toer

Titre original : Rumah Kaca

Titre usuel : House of Glass

Roman traduit de l'indonésien par Dominique Vitalyos

Éditions Zulma • Parution le 22 novembre 2018 • ISBN 978-2-84304-833-3 • 576 pages • Prix éditeur : 24,50 €


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