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"La reine des bandits" de Parini Shroff

  • il y a 3 heures
  • 4 min de lecture



La journée passa lentement, engloutissant Geeta dans un gouffre d'angoisse. Son état était contagieux : Bandit traînait dans ses pattes, mécontent et en manque d'affection. Elle alluma la radio et essaya d'écouter la chronique sur la hyène dans l'émission de Gyan Vani, mais elle était trop distraite. Il n'y avait qu'une seule personne que Geeta souhaitait voir, une seule capable de comprendre sa détresse. - Page 138 -

Dans un monde où être femme rime souvent avec soumission, certaines choisissent de réécrire leur destin — quitte à devenir des légendes.


"La reine des bandits" (Titre original : The Bandit Queens, 2023), premier roman de Parini Shroff, juriste de formation et écrivaine d’origine indienne installée aux États-Unis, est une œuvre à la fois mordante, poignante et résolument contemporaine. Il s’impose comme un texte singulier, mêlant l’atmosphère vibrante de l’Inde rurale à un humour grinçant et à la tension d’un thriller féministe de vengeance. Dès les premières pages, "La reine des bandits" se révèle profondément happant, offrant un plaisir de lecture constant, porté par une écriture immersive et maîtrisée.


L’histoire se déroule au Gujarat, l’un des États indiens où la vente et la consommation d’alcool sont prohibées. Le lecteur y suit Geeta, une femme dont le mari a mystérieusement disparu cinq ans plus tôt. Pour les habitants de son village, nul ne doute qu’elle l’a tué, et les rumeurs les plus extravagantes circulent à son sujet, tout comme de nombreux sobriquets. Loin de s’en défendre, Geeta accepte — et exploite — cette réputation qui lui confère une liberté inattendue dans une société profondément patriarcale. Mais lorsque d’autres femmes, enfermées dans des mariages marqués par l’alcoolisme et la violence, viennent lui demander de l’aide, la situation bascule.


"La reine des bandits" dresse un portrait sans concession de la vie rurale et rappelle avec force combien la vie de nombreuses femmes indiennes reste difficile. Les violences conjugales y sont omniprésentes, tout comme l’alcoolisme de maris souvent brutaux, alimenté par un trafic d’alcool frelaté, géré par des hommes sans foi, ni loi. Certaines scènes, d’une grande violence, ne laissent pas indifférent et frappent par leur intensité. Pourtant, Parini Shroff évite toute vision manichéenne : elle montre aussi, en parallèle, que des hommes bons existent, apportant une nuance bienvenue à ce tableau sombre.

Les thèmes abordés sont nombreux et profondément ancrés dans la réalité sociale : système des castes, relations entre les différentes communautés religieuses, alcoolisme et endettement, corruption à travers les pots-de-vin, ou encore hiérarchies rurales persistantes incarnées par le panchayat. Mais au cœur de ces tensions émerge une force essentielle : la solidarité entre femmes.

Malgré ce contexte contraignant, Parini Shroff met en scène des femmes intelligentes, ingénieuses et entreprenantes. Dans ce petit village du Gujarat, elles cherchent à s’émanciper, certaines tentant de devenir auto-entrepreneuses. L’arrivée de la télévision — ou, à défaut, de la radio — leur ouvre également une fenêtre sur le monde, leur donnant accès à des programmes culturels et divertissants. Les références à la culture populaire, comme certaines émissions télévisées ou la radio FM Gyan Vani, participent à cet ancrage vivant et contemporain.


L’un des aspects les plus marquants du roman réside dans l’entrelacement des destins de ces femmes avec la figure mythique de Phoolan Devi, surnommée la "Reine des bandits". Véritable leitmotiv du récit, son histoire et ses combats traversent le roman et nourrissent l’imaginaire de Geeta. Pour cette dernière, Phoolan Devi incarne un modèle de résistance et d’émancipation, une figure à suivre, un contre-modèle vivant de la soumission. Le roman construit ainsi une opposition forte entre Phoolan Devi et Sita : là où Sita incarne, dans l’imaginaire traditionnel, l’idéal de la femme fidèle, pure et obéissante, Phoolan Devi représente au contraire la rupture, la révolte et la reconquête de sa propre destinée. Geeta s’inscrit clairement dans ce second héritage, trouvant dans cette figure insoumise un horizon possible de survie et de dignité. À travers cette réappropriation des figures féminines, Parini Shroff propose une lecture féministe puissante, où les modèles imposés sont déconstruits pour laisser place à des trajectoires de lutte, de désobéissance et d’affirmation de soi.


La prose de Parini Shroff est à la fois précise et sensible, mais ce sont surtout ses dialogues qui brillent. Passant avec aisance du grave au léger, de la tension à un humour mordant — parfois même hilarant —, ils donnent vie à des personnages d’une rare authenticité, profondément humains et inoubliables.

Au cœur de ce récit souvent sombre, une touche de tendresse émerge à travers la relation entre Geeta et son chien, Bandit. Sauvé d’un avenir cruel, il devient un compagnon fidèle, rassurant et affectueux — une présence non violente dans un univers qui l’est trop souvent. Attachant et parfois comiquement distrait, notamment par les lézards, il apporte une respiration bienvenue au récit.


Il convient également de saluer le remarquable travail de Benoîte Dauvergne, dont la traduction restitue, sans aucun doute, avec finesse les nuances du style, l’humour et la vivacité des dialogues, contribuant pleinement au plaisir de lecture. Notons également la magnifique couverture de l'édition française.


Avec "La reine des bandits", Parini Shroff signe une œuvre à la fois engagée et profondément humaine. Son regard lucide et nuancé s’accompagne d’un sens aigu du rythme et de la voix, qui laisse présager une œuvre prometteuse.

Ce roman est un véritable coup de cœur : un récit prenant, impossible à lâcher, qui donne à retrouver la littérature indienne dans toute sa richesse, sa vitalité et sa force narrative, telle qu’on l’aime.


"La reine des bandits" est roman puissant, intelligent et profondément humain, qui célèbre la résilience, la solidarité et la capacité des femmes à se réinventer.


Au bout d'un moment, elle apprit à apprécier les bons côtés de l'ostracisme, comme Phoolan l'aurait probablement fait. Parmi les avantages d'être une sorcière meurtrière sans enfants, les gamins bruyants ne jouaient jamais à kabaddi près de sa maison ("Elle boufferai comme une banane pelée!"), les vendeurs marchandaient rarement avec elle ("Elle peut te conduire à la faillite en un clin d'œil!"), et certains créanciers de Ramesh la laissaient même tranquille ("Elle jettera un sort à ta femme et tous ses bébés seront mort-nés!"). - Page 26 -


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"La reine des bandits" de Parini Shroff

Titre original : The Bandit Queen

Roman traduit de l'anglais par Benoîte Dauvergne

Éditions Mercure de France - Bibliothèque étrangère - Date de parution : 7 mai 2026 - ISBN : 782715267701 - 462 pages - Prix éditeur : 25 euros


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©Véronique Schauinger pour Inde en Livres - 2020 - Màj 2025 

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