"Kabuliwalla, c’est moi" Atiq Rahimi 🇫🇷 🇦🇫
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"Il est 4 heures du matin, à Kolkata. Le ciel, entre chien et loup, est suspendu au-dessus de moi, et moi debout sur le pont du Howrah - un arc de fer tendu au-dessus d'un fleuve trop vaste pour être un fleuve, trop trouble pour être un miroir. Le Hooghly, ce bras du Gange qui ne cesse de dériver, lentement, lourdement. Il emporte tout, La ferraille, les fleurs fanées, des offrandes, les corps, les cendres .... et même ce que l'on croit avoir oublié."

Ainsi débute "Kabuliwalla, c’est moi", le nouveau roman d’Atiq Rahimi, écrivain et cinéaste franco-afghan qui s’est imposé comme une voix singulière entre littérature et image. Depuis ses débuts, il explore les fractures de l’exil, de la mémoire et de l’identité. Lauréat du prix Goncourt en 2008 pour "Syngué Sabour", il poursuit ici une œuvre profondément marquée par l’expérience du déracinement.
Dans "Kabuliwalla, c’est moi", le lecteur découvre l’histoire d’un cinéaste franco-afghan revenu à Calcutta — aujourd’hui Kolkata — comme on revient sur les lieux d’une vie antérieure. La première fois, il avait quinze ans : exilé, il cherchait à vivre. Aujourd’hui, il se tient sur le pont de Howrah, au bord du vide, épuisé par une lassitude existentielle qui dépasse de loin le projet avorté d’un film dont ce pont devait constituer l’axe central. Et pourtant, c’est bien cet échec qui le hante. Au moment de se jeter, une silhouette apparaît sur un bateau, descendant vers les ghâts : Rahmat. Le Kabuliwalla. Son Kabuliwalla.

"Kabuliwalla" désignait autrefois ces marchands afghans qui parcouraient l’Inde pour vendre fruits secs, étoffes et diverses autres marchandises. Le terme lui-même porte en lui toute une géographie et une histoire : "Kabul" renvoie à la région d’origine de ces vendeurs, tandis que le suffixe -walla(h), très courant en Inde pour désigner une profession ou une activité, signifie littéralement "celui qui fait", "celui qui s’occupe de". Avec le temps, le mot s’est élargi jusqu’à désigner plus généralement les Afghans eux-mêmes, comme une figure familière, presque archétypale de l’exil.
C’est précisément cette figure que la littérature a immortalisée sous la plume de Rabindranath Tagore. Poète, romancier, philosophe et musicien bengali, grand personnage de Calcutta, Rabindranath Tagore fut la première grande voix littéraire asiatique à recevoir le prix Nobel de littérature, en 1913. Dans sa nouvelle "Kabuliwallah", publiée en 1892, il raconte la relation tendre et inattendue entre un marchand afghan exilé et Mini, une petite fille issue d’une famille bourgeoise de Calcutta. À travers cette rencontre, se dessinent déjà les contours d’un exil intime, à la fois singulier et universel.
C’est à partir de ce texte fondateur qu’Atiq Rahimi avait d’abord imaginé un film. Mais après deux années de travail — notamment avec Jean-Claude Carrière — le projet s’effondre. De cet échec naît aujourd’hui le roman. À défaut d’images, Atiq Rahimi écrit. Il ne se contente pas de reprendre l’histoire de Tagore : il la prolonge, la déplace, l’habite autrement. Le Kabuliwalla devient alors bien plus qu’un personnage littéraire : une présence insistante, presque une obsession, un double possible de l’auteur comme de son narrateur.

Le lecteur assistera à un étrange phénomène de dédoublement. Le cinéaste reconnaîtra en Rahmat le personnage qu’il n’a pas su faire exister — mais aussi une part de lui-même. L’apparition prendra alors une dimension vertigineuse : voir l’autre, ce sera se revoir. Comme si ce réfugié surgissant du fleuve venait lui rappeler l’adolescent qu’il a été, contraint de quitter l’Afghanistan. Comme si les trajectoires, séparées par le temps, continuaient malgré tout à se répondre.
Atiq Rahimi construit ainsi un roman en miroir, où les identités circulent sans jamais se fixer. Le cinéaste, Rahmat, l’écrivain : tous finissent par se confondre, comme si chacun n’était qu’une variation de l’autre. Le récit lui-même devient instable, traversé de visions, de fragments, d’allers-retours entre passé et présent. Le réel s’effrite peu à peu, laissant place à une forme d’errance intérieure, presque hypnotique.
Au cœur de cette errance, il y a l’exil. Non pas comme un thème posé, mais comme une expérience sensible, diffuse. Le lecteur en ressentira les effets plutôt qu’il ne les analysera : une impression de décalage permanent, une culpabilité sourde, un lien jamais totalement rompu avec ce qui a été quitté. L’Inde, et précisément le quartier de Mullick Ghat à Calcutta, dans sa profusion et son tumulte, devient alors un décor paradoxal — à la fois refuge et espace de dérive, lieu d’accueil autant que de perte.
Ce qui frappe enfin, c’est la manière dont Atiq Rahimi articule création et histoire. Le roman s’inscrit dans une temporalité chargée de sens : 2001, à la veille puis dans l’ombre immédiate des attentats du 11 septembre 2001. Ce basculement ne sert pas de simple toile de fond. Il redéfinit en profondeur le regard porté sur les corps et les identités. Le Kabuliwalla, autrefois marchand familier des rues indiennes, se retrouve soudain pris dans une lecture plus brutale du monde. En quelques heures, l’image de l’Afghan glisse de l’ordinaire vers la suspicion, de la présence discrète vers une altérité inquiétante.
Sans jamais appuyer, Atiq Rahimi laisse affleurer cette fracture : celle d’un regard extérieur qui se durcit, qui amalgame, qui réduit. L’exil change alors de nature. Il n’est plus seulement intime ou géographique, mais aussi politique, chargé d’un soupçon qui dépasse les individus. Et c’est dans cet entre-deux — entre avant et après — que le roman trouve une résonance particulièrement contemporaine.
Reste alors une question, plus silencieuse, qui traverse tout le livre : que devient une histoire qu’on n’a pas su raconter ? Disparaît-elle vraiment, ou revient-elle autrement ? "Kabuliwalla, c’est moi" semble répondre en creux : rien ne s’efface tout à fait. Les personnages attendent, persistent, traversent le temps "comme on traverse un rêve", jusqu’à trouver une voix qui les porte.
Le lecteur refermera "Kabuliwalla, c’est moi" avec le sentiment d’avoir traversé une expérience — celle de renouer avec une histoire perdue, ou peut-être avec une part de soi restée en suspens. En faisant écho à Kabuliwallah, l’une des nouvelles les plus aimées et les plus populaires de Rabindranath Tagore en Inde, Atiq Rahimi en propose une réinvention bouleversante, intime et contemporaine. Un texte habité, fragile et tenace, dont l’écho persiste bien après la dernière page — un roman profondément touchant, d’une rare intensité, admirable de bout en bout.
"Kabuliwalla, c’est moi"Â
Atiq Rahimi
Éditions P.O.L. - Date de parution : mars 2026 - ISBN : 978-2-8180-6567-9 - 224 pages - Prix éditeur : 19 euros






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