"Le livre rouge" de Meaghan Delahunt

C'est en Inde que j'ai tout laissé tomber. Tout ce que j'avais vécu jusque-là, tout se désintégrait. On lit des choses sur le sujet, comment des gens sombrent ou se retrouvent - ou se perdent, plutôt - et on n'y croit pas vraiment, jusqu'à ce que ça vous arrive.

Extrait

Tout a commencé par une photographie. Le son et l'atmosphère qui s'en dégageaient. La photo de l'enfant dans la terre prise par Raghu Rai. C'est ce qui m'a amenée en Inde. Je l'avais vue la première fois dans un journal. Elle avait été prise à Bhopal, en 1984, à peine quelques heures après la catastrophe. Sur d'autres photographies, Rai a pris la pyramide de corps dans les rues et l'air orphelin des survivants. Le réservoir de la Union Carbide où la réaction en chaîne a démarré. Mais c'est cette image qui m'a marquée. J'ai tourné la page et le visage de l'enfant s'est levé - telle une lune pâle enterrée dans la terre -, ses yeux opaques ouverts, la main d'un adulte lui caressant le front. Parfois on voit une image qui vous coupe le souffle, qui crie la terreur, la beauté et la douleur du monde. Parfois on voit une image qui vous montre votre avenir, qui vous met sur votre voie. Presque vingt ans plus tard, j'étais venue ici pour voir l'exposition de Raghu Rai. J'allais rester quelques semaines puis aller à Bhopal en résidence, afin de travailler sur un projet international. J'étais venue ici pour prendre mes propres photos. Je me suis réveillée au moment où l'avion descendait vers l'aéroport Indira Gandhi. Quand j'ai ouvert les yeux, les lumières de Delhi scintillaient en contrebas ; bleues, oranges et vertes, semblables à des bracelets en perles de verre. Dans le hall des arrivées, les gens tendaient partout des écriteaux et des panneaux avec des noms inscrits dessus, et l'air était écrasant. Les gens se sont rués sur les chariots. Un Américain s'est mis à crier, à pousser, s'est jeté sur un chariot, mais quelqu'un l'a devancé. L'homme a explosé : "Je viens visiter votre pays, nom de Dieu !" Quand d'autres chariots sont arrivés, les familles indiennes les ont accaparés les premières grâce à des membres postés à des endroits stratégiques près des portes et des sorties. "C'est comme ça que vous traitez les touristes ?" L'homme, qui criait encore. À ce moment-là, deux agents d'aéroport m'ont vue, seule dans mon coin. "Bientôt, m'ont-ils crié, ignorant l'homme. Bientôt, madame, préparez-vous !" D'autres chariots sont arrivés et les agents m'ont poussée en avant. L'Américain et moi avons saisi le même. J'ai reculé en trébuchant tandis qu'il donnait des coups de pied dans tous les sens comme un petit garçon, m'atteignant au tibia. "C'est le mien", a-t-il crié à sa femme, à présent triomphant, se frayant un chemin à travers la foule à coups de coude. Je l'ai insulté en me frictionnant la jambe. Un des agents d'aéroport a levé les yeux au ciel avec un sourire. - Vous devez savoir une chose, a-t-il dit en désignant l'homme et sa femme. Madame, il ne tiendra pas une semaine.

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C'était agréable de quitter la chaleur de l'aéroport, de m'éloigner des gens avec leurs affichettes et leurs écriteaux. De payer le prix établi des taxis officiels et de foncer dans la nuit, vers l'inconnu, loin de moi-même. D'être absorbée par les rues où la membrane entre public et privé se dissolvait. C'était la peine lune et tout s'éclairait tandis que nous traversions la ville. Enseignes Coca-Cola et panneaux publicitaires style Bollywood. Mc Donald's et café Barista. Publicités pour téléphones portables. Au-delà, à travers la poussière et les lumières, il y avait cet autre monde. Entre les camions et taxis décorés et les sons discordants des klaxons, je voyais des gens sur les terres-pleins centraux, jetant sur le sol des ombres aux membres semblables à des brindilles. Certains dormaient, d'autres se reposaient dans leur rickshaw. Mais certains ne dormaient pas. Certains gisaient, entièrement recouverts, comme s'ils étaient déjà morts.


Le roman

Françoise est australienne et artiste photographe. Dans le cadre d'une résidence artistique, elle a obtenu des fonds pour travailler sur un monument commémorant le vingtième anniversaire de la catastrophe de Bhopal. Avant de rejoindre la capitale du Madhya Pradesh, elle séjourna plus d'un mois chez la famille Singh, une pension de famille qui accueille régulièrement des touristes occidentaux.

Sonam est né entre le Tibet et l'Inde, alors que ses parents fuyaient le Tibet. Ils vécurent longtemps au Népal et Sonam avait été un temps sherpa. Ses parents et sa sœur ont été les premiers à rejoindre l'Inde après que son père eut trouvé un travail dans une usine "de médicaments pour les plantes" à Bhopal. Sonam quitta le Népal après avoir frôlé la mort. Il a trouvé à vingt ans, un travail de domestique dans une pension de famille à Delhi. Lorsque la ville a été en flamme suite à l'assassinat d'Indira Gandhi par son garde du corps sikh, Sonam avait protégé ses employeurs. Depuis ces derniers avaient une affection particulière pour lui. Mais peu de temps après, Sonam apprit la catastrophe de Bhopal. S'inquiétant pour ses parents et sa sœur, il quitta Delhi pour ne jamais y revenir. Il deviendra par la suite moine et reçut le nom d'ordination Nagarjuna.

Arkay est d'origine écossaise, il a grandit dans un village où l'alcool et la bagarre faisait partie du quotidien. Après avoir bourlingué pendant près de dix ans, il décide de venir en Inde. Son premier arrêt était à Delhi dans une pension de famille où il séjourna plus d'une semaine, quelques années après la catastrophe de Bhopal. C'est sur un coup de tête, qu'il décida de rejoindre Dharamsala et le hasard lui fera rencontrer un vieux lama qui décida de le prendre sous son aile.



"Le livre rouge" est un roman écrit par une auteure australienne Meaghan Delahunt. Ce qui est intéressant c'est que l'on n'y trouve pas uniquement une histoire. mais trois. Trois histoires, trois récits, trois parcours de vie. Chacun de ces trois personnages sont arrivés en Inde à différentes périodes - respectivement peu de temps avant la catastrophe de Bhopal en 1982 pour Naga, au début des années 1990 pour Arkay et enfin au début des années 2000 pour Françoise, la dernière arrivée. Le hasard voulut qu'ils auront tous trois transité à leur arrivée en Inde dans la pension de famille de Delhi tenue par une famille composée d'un sikh marié à une hindoue et de sa mère âgée. Naga et Françoise se rencontreront à Bhopal. Nagar avait croisé la route d'Arkay dix ans auparavant à Dharamsala dans un monastère bouddhiste. Arkay rencontrera Françoise par le biais de Naga mais tout deux se croiseront au hasard sur une route du Rajasthan. 

Chacun des personnages porte un bagage personnel : Françoise, la photographe australienne sort d'une longue relation amoureuse et vient de perdre son dernier parent ; Arkay, l’Écossais, lutte contre l'alcoolisme et ses vieux démons. Naga, le Tibétain, a connu une vie bien plus difficile. Ses parents ont été contraint de fuir le Tibet et sont devenus des réfugiés tout d'abord au Népal puis en Inde. Ils perdront la vie dans la catastrophe de Bhopal suivie par la sœur à Naga qui tomba malade après avoir inhalé le gaz toxique. Naga avait été sherpa avant de devenir domestique puis moine et sera malgré lui toujours au contact d'occidentaux. Ses démons se nomment Carbide et  Warren Anderson.


"Le livre rouge" nous parle de l'Inde sous l’œil d'une occidentale même si l'auteure a essayé d'imprégner son roman de la pensée spirituelle asiatique notamment bouddhiste et hindouiste. Le début du roman est principalement axé autour du personnage de Naga mais la relation entre Françoise et Arkay prendra le dessus au deux tiers du roman et se terminera avec Françoise et Naga. Ce qui est intéressant c'est que Meaghan Delahunt donne la parole à tous trois, tour à tour, ainsi chacun nous fait partager ses sentiments, son ressenti, son expérience, ses déceptions, .. La catastrophe de Bhopal a une place importante dans le roman mais l'on y trouve avant tout des personnes qui essayent - tant bien que mal - de chasser leurs vieux démons. Certains y arriveront, d'autres seront rattrapés par leurs maux.

"Le livre rouge" est un roman très agréable à lire. Il nous parle de destin, de coïncidence, de karma et de dharma, des choix que nous faisons. Outre les histoires des trois protagonistes, parfaitement en harmonie entre elles, le lecteur appréciera découvrir l'après catastrophe de Bhopal et le parcours d'une victime collatérale et surtout sa reconstruction.



La catastrophe de Bhopal La catastrophe de Bhophal survient dans la nuit du 3 décembre 1984 à Bhopal, la capital de l’État du Madhya Pradesh au centre de l'Inde. Elle est la conséquence de l'explosion d'une usine d'une filiale de la firme américaine Union Carbide produisant des pesticides et qui a dégagé près de 40 tonnes d'isocyanate de méthyle dans l'atmosphère de la ville. Le nombre de victime de cet accident industriel n'a jamais été déterminé. Le premier chiffre officiel était de 3 828 personnes mais ce bilan a été revu à la hausse à de nombreuses reprises. Les associations de victimes font état de 20 000 à 25 000 morts. Il y aurait eu 3 500 morts la première nuit et un grand nombre par la suite : la moitié dans les premières semaines et l'autre moitié de maladies provoquées par l'exposition aux gaz. On dénombre par ailleurs 300 000 malades ont été dénombrés et présentant des lésions immédiates aux poumons ou aux yeux. L'isocyanathe de méthyle a aussi entraîné des mutations génétiques qui conduisent à des problèmes d'infertilité, de malformations à la naissance. À Bhopal, les malformations sont sept fois plus nombreuses que dans le reste du pays et la mortalité infantile a augmenté de 300% depuis l'accident. Ces chiffres ne sont pas uniquement dus à l'accident de 1984, ils sont aussi liés à la pollution toujours très forte sur le site de l'usine, puisque tout est resté en l'état, personne n'a dépollué, et on retrouve dans les sols - et donc dans l'eau qui est bue par la population - des substances extrêmement toxiques comme du mercure ou du plomb, a des niveaux hallucinants. Une étude de Greenpeace avait montré en 1999 des taux de mercure jusqu'à six millions de fois supérieurs aux normes. Cette eau est bue par 25.000 personnes. L'usine tue toujours trente personnes chaque mois.



Le livre rouge

De Meaghan Delahunt

Titre original : The red book

Traduit de l'anglais par Céline Schwaller

Éditions Métailié - Date de parution 14 avril 2011 - ISBN :  978-2864247265 -  288 pages - Prix éditeur : 21,50 €


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