"Régénérer ou dégénérer - La crise climatique est une crise alimentaire" de Vandana Shiva
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Quand nous utilisons plus de ressources pour produire les biens que nous consommons, nous appelons ça être plus "productifs". Quand nous créons plus de déchets et plus d'externalités que ce que la Terre et les autres espèces ne peuvent supporter, nous appelons ça être plus "efficaces". Et quand nous dégradons la Terre, poussant nombre d'espèces vers l'extinction et rendant notre planète invivable à cause du chaos climatique, nous appelons ça "le progrès". (Page 59)

Et si le véritable progrès ne consistait pas à remplacer la nature, mais à réapprendre enfin à vivre avec elle ?
Le nom de Vandana Shiva s’est imposé au fil des années comme l’une des grandes voix de la défense du vivant et des savoirs agricoles traditionnels. À une époque où l’industrie agroalimentaire propose une nourriture toujours plus transformée, standardisée, artificielle et chimique — substituts ultra-technologiques, “fausse viande”, aliments conçus en laboratoire — son discours résonne avec une force particulière. Car au cœur de sa pensée se trouve une idée simple mais essentielle : la nature possède naturellement une richesse, une diversité et une intelligence que nos sociétés modernes ont peu à peu cessé de voir.
Bien avant les innovations technologiques contemporaines, l’agroécologie avait déjà développé, à travers les cycles naturels, une science du vivant d’une prodigieuse complexité. Une mécanique subtile, dynamique et interdépendante, où les sols, les plantes, les graines, l’eau, le soleil et les animaux de toutes espèces formaient un équilibre d’une extraordinaire richesse. Pendant des millénaires, l’être humain a lui aussi trouvé sa place dans cette harmonie, recevant de la nature ce dont il avait besoin pour vivre, se nourrir et se régénérer. Mais il y a environ deux siècles, avec la colonisation, puis les différentes révolutions industrielles et agricoles, cette relation s’est progressivement rompue. Les solutions artificielles, les intrants chimiques et les logiques productivistes ont été présentés comme des promesses de progrès, alors qu’ils contribuaient peu à peu à déséquilibrer des mécanismes naturels élaborés au fil des millénaires. À force de vouloir dominer la Terre, l’humanité a fini par fragiliser cette mère nourricière dont elle dépend pourtant entièrement.
Depuis plusieurs décennies, Vandana Shiva dénonce les ravages d’un système économique fondé sur l’accaparement des ressources naturelles, la destruction des écosystèmes et la concentration des richesses entre les mains d’une minorité. Pour elle, les crises que nous traversons — dérèglement climatique, disparition massive des espèces, insécurité alimentaire — ne sont pas des phénomènes isolés, mais les manifestations d’un même déséquilibre profond. Une logique de profit et de domination s’exerce contre la Terre elle-même, mais aussi contre les populations qui dépendent directement de ses ressources pour vivre. En privatisant les semences, les terres ou l’eau, ce modèle fragilise à la fois les milieux naturels et les sociétés humaines.
Scientifique de formation et figure majeure de l’écologie politique, Vandana Shiva défend depuis longtemps une autre manière de penser notre rapport au vivant. Fondatrice de Navdanya en Inde, elle milite pour la biodiversité, l’agriculture paysanne et la souveraineté alimentaire. Son engagement se situe au croisement de l’écologie, de la justice sociale et du féminisme.

"Régénérer ou dégénérer" (titre original : The Nature of Nature: The Metabolic Disorder of Climate Change, 2024) est bien plus qu’un essai écologique : c’est un appel à repenser notre manière d’habiter le monde. À travers ce livre, Vandana Shiva défend l’idée que la crise climatique, l’effondrement de la biodiversité et les inégalités sociales procèdent d’une même logique de domination du vivant. Selon elle, notre modèle économique fonctionne comme un système déconnecté des cycles naturels, incapable de reconnaître les limites de la Terre et la richesse des interdépendances.
Ce qui frappe dans cet ouvrage, c’est la manière dont Vandana Shiva relie écologie, agriculture, santé et justice sociale dans une même réflexion. Elle critique avec vigueur une vision industrielle du monde fondée sur l’extraction, la monoculture et la rentabilité immédiate, qu’elle oppose à une approche régénératrice inspirée des savoirs paysans, des semences traditionnelles et des équilibres naturels. Là où certains discours écologiques se limitent à annoncer l’effondrement, Vandana Shiva insiste au contraire sur les possibilités de réparation : régénérer les sols, préserver la biodiversité, reconstruire les communautés humaines et renouer avec une relation plus respectueuse au vivant.
L’un des aspects les plus intéressants du livre réside dans sa critique du langage du “développement” et du progrès technologique présenté comme solution universelle. Pour l’écoféministe, les réponses purement industrielles ou technocratiques à la crise climatique risquent souvent de prolonger les mécanismes mêmes qui ont conduit au désastre écologique. Elle s’élève notamment contre la transformation du vivant en marchandise : manipulation des semences, dépendance aux engrais chimiques et aux désherbants toxiques, standardisation des cultures, artificialisation croissante de notre alimentation. À travers cette critique, elle rappelle que la Terre n’est pas une machine que l’on pourrait corriger ou optimiser à volonté, mais un organisme vivant fondé sur des équilibres complexes que l’humanité ne maîtrise qu’en partie.
Son écriture mêle réflexion philosophique, analyse politique et engagement militant. Cela donne parfois au texte un ton très combatif, presque manifeste, mais aussi porté par son expérience sur le terrain ainsi que par des décennies d'engagement concret. On sent que ses idées ne viennent pas uniquement de la théorie : elles sont nourries par des décennies de luttes écologiques en Inde, notamment contre l’agriculture intensive, les OGM et la privatisation du vivant. Cette dimension militante donne au livre une force particulière, même si certains lecteurs pourront trouver certaines positions radicales ou très tranchées.
"Régénérer ou dégénérer" est un essai qui à la force à changer notre regard : considérer la nature non comme un stock de ressources, mais comme une communauté vivante dont nous faisons partie. Plus qu’un simple diagnostic sur la crise écologique actuelle, ce livre cherche à redonner une mémoire et une cohérence aux débats contemporains sur le climat, l’alimentation et l’avenir des sociétés humaines. En exposant les mécanismes économiques et idéologiques qui ont conduit au chaos climatique et à la crise alimentaire, Vandana Shiva souhaite avant tout éveiller les consciences et rappeler que d’autres manières de produire, de cultiver et de vivre, existaient, existent déjà.
À travers ce livre puissant et engagé, Vandana Shiva nous rappelle que l’avenir ne pourra se construire contre le vivant, mais seulement en renouant avec son intelligence profonde.

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"Régénérer ou dégénérer - La crise climatique est une crise alimentaire"
Vandana Shiva
Titre original : "The Nature of Nature: The Metabolic Disorder of Climate Change"
Traduit de l’anglais (Inde) par Marin Schaffner
Éditions Wildproject - Diffusion et distribution : Harmonia Mundi Livre
Collection « Le Monde qui vient » - Cahier photo de 12 images en N&B
Date de parution : 6 mars 2026
ISBN : 978-2-381140-108-4 - 192 pages - Prix éditeur : 22 €







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