"Une saison à Téhéran" de Lucie Azema
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Ma route avait été déviée par les livres et les rencontres. Dans les récits et les souvenirs des autres, je m'étais tracé une trajectoire imaginaire que je désirais maintenant explorer par moi-même. Entre les ruines de Takht-e Jamshid, puis bientôt grâce à la relation épistolaire née avec Azadeh, je m'étais mise à convoiter ce pays et sa langue. (Page 49)

Il y a des êtres que certains pays happent sans raison apparente. Ou peut-être que cette raison se niche très loin, dans les lectures de jeunesse. Dans ces récits fondateurs peuplés de caravanes, de bazars bruissants, de palais et de jardins, dans cet imaginaire persan façonné par les contes des "Mille et Une Nuits", mais aussi par une histoire millénaire qui a rayonné bien au-delà de ses frontières. La Perse des poètes, des savants et des empires, dont l’influence s’étendit jusqu’en Inde avec les Moghols, prolongeant ses langues, ses arts et ses récits. Une Perse où les vers de Hafez ou de Rûmî continuent de résonner, traversant les siècles et les frontières. Comme le rappelle Lucie Azema, l’Iran fut pendant des siècles un carrefour des civilisations, un épicentre de la littérature, des arts et des sciences — un excès de lumière à l’échelle de l’histoire humaine — un pays ouvert au monde, façonnant une culture profondément humaine et universelle, encore bien vivante aujourd’hui, malgré les représentations qui tendent à l’enfermer. Autant d’histoires qui, bien avant le départ, font naître un attachement profond pour un pays que l’on ne connaît pas encore, mais que l’on reconnaît déjà. Lucie Azema semble appartenir à ces voyageurs pour qui l’amour d’un pays précède la rencontre.

Mais cet attachement se heurte aussi à une réalité plus complexe. Dans "Une saison à Téhéran", en prologue, Lucie Azema écrit qu’il existe deux types de sujets que nous n’évoquons pas : ceux qui n’ont pas d’importance, et ceux qui en ont trop. L’Iran appartient à cette seconde catégorie. Trop d’histoire, trop de contradictions, trop de beauté, trop de douleurs aussi. Un pays qui déborde, qui échappe, qui ne se laisse ni résumer ni enfermer. C’est sans doute pour cela que ce livre a été si difficile à écrire : il ne s’agissait pas seulement de raconter, mais de faire face. Face à ce trop-plein, face à ce qui bouleverse. Le texte apparaît alors comme un geste vital : une tentative de mettre des mots sur l’indicible, un moyen de tenir — et, finalement, un choix, celui de la vie.
Voyageuse au long cours, ayant vécu au Liban, en Inde, en Iran, en Turquie et en Italie, et vivant aujourd’hui entre la France et la Belgique, Lucie Azema ne se contente pas de traverser les pays : elle s’y attarde, s’en imprègne, s’y engage. Cette posture irrigue tout le livre. Elle nous livre son cheminement en Iran — ses souvenirs, ses cours de français, son apprentissage du persan, ses amitiés, ses rencontres — mais très vite, le récit dépasse l’expérience individuelle pour devenir une invitation à regarder autrement.
Car "Une saison à Téhéran" n’est pas un récit de voyage au sens classique. Il n’y a ni exotisme facile, ni regard distant. Ce que propose Lucie Azema est une immersion sensible, habitée, dans un pays souvent réduit à des clichés, dont elle révèle la complexité, la richesse et les tensions, mais aussi la vitalité et la chaleur humaine.
Loin de suivre une stricte linéarité, le texte avance par fragments, au fil des souvenirs et des émotions, et c’est précisément ce qui le rend si vivant. Cette construction libre, presque organique, épouse le mouvement de la mémoire et de l’expérience. Elle ouvre des parenthèses, parfois inattendues, souvent précieuses, qui deviennent autant d’éclairages culturels et historiques. À travers elles, le lecteur découvre peu à peu un pays que l’on connaît finalement mal, trop souvent réduit à l’actualité et à ses représentations partielles. Ce choix narratif capte et retient, en invitant à une immersion progressive, sensible, toujours enrichissante.
En cela, "Une saison à Téhéran" est avant tout un livre d’amour. L’amour d’une femme pour un pays. Un amour profond, exigeant, parfois douloureux, mais profondément vivant. Un amour qui ne cherche pas à expliquer, mais à faire sentir — et qui, à travers les mots, nous rapproche un peu de cet Iran multiple, insaisissable, et infiniment humain.
Un livre qui ne dit pas l’Iran : il nous y conduit, silencieusement.
Je remonte difficilement sur le cheval, parfois je désespère, et pourtant je retrouve chaque fois le chemin vers elle. Ma maison intérieure n'est complète qu'avec cette chambre : tantôt réduite et obscure, tantôt immense et lumineuse, percée d'un tas de fenêtres ouvertes sur mon jardin. Quelle que soit la fréquence avec laquelle je franchis le seuil de cet univers, il ne disparaît jamais. (Page 155)
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"Une saison à Téhéran"
De Lucie Azema
Éditions "Les Corps Conducteurs" - Date de parution : 4 mars 2026 -
ISBN : 978-2-488557-30-6 - 256 pages - Prix éditeur : 20,50 euros
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