"Itihasa" de Aatish Taseer
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Une partie de son impatience croissante à son égard venait assurément de l'impatience qu'elle sentait chez les autres. L'Inde était un pays qui entretenait une relation très particulière avec les étrangers, et Toby, pour tout ce qui touchait à la vie de tous les jours, était un étranger. Contrairement à la Russie ou la Chine par exemple, l'étranger était d'abord accueilli comme un roi. Les gens le regardaient comme un spécimen plus rare et plus précieux qu'ils ne se considéraient eux-mêmes, il occupait une place neutre au sein de leurs violents différends et autres suspicions internes. (Page 183-184)

Aatish Taseer est un écrivain et journaliste indo-britannique, né d'une mère indienne et d'un père pakistanais. Son œuvre est traversée par les questions d'identité, d'histoire et d'appartenance, avec une fascination particulière pour le sous-continent indien et les traces que les siècles ont laissées dans ses paysages, ses langues et ses habitants. Avec "Itihâsa" – "The Way Things Were", « la façon dont les choses étaient » –, il signe un roman d'une rare ambition et d'une grande intensité.
"Itihâsa" n'est pas seulement une saga familiale, ni seulement un roman historique. C'est une plongée dans l'histoire de l'Inde, où le passé ne cesse d'éclairer le présent.
Le récit alterne entre deux temporalités.
En 2012, Skanda revient à Delhi pour rapatrier le corps de son père, son altesse le Maharaja de Kalasuryaketu, connu sous le nom de Toby. Ce retour est aussi celui d'un homme vers une ville qu'il avait quittée, vers une histoire familiale qu'il connaît imparfaitement, et vers Gauri, qui l'accompagnera dans cette redécouverte. Peu à peu émergent les générations qui l'ont précédé, en particulier sa branche maternelle, une famille sikhe dont l'un des ancêtres a participé à la construction de New Delhi.
En parallèle, le roman traverse les grandes blessures de l'Inde moderne : l'état d'urgence de 1975 à 1977 proclamé par Indira Gandhi, l'opération Blue Star lancée également par indira Gandhi et les violences antisikhes de 1984, la destruction de la mosquée d'Ayodhya en 1992 … Mais Aatish Taseer remonte aussi à une histoire plus ancienne, fondatrice : la révolte des Cipayes de 1857, la chute de l'Empire moghol et l'émergence d'une nouvelle Inde. Ces incessants allers-retours entre les époques donnent au récit une profondeur remarquable, comme si chaque génération héritait des blessures, des choix et des silences de la précédente.
Mais ce qui peut être le plus fascinant est la place qu'occupe le sanskrit. Plus qu'une langue ancienne, il devient un personnage à part entière, presque le souffle qui anime le roman. À travers Skanda et son père, passionnés par l'étymologie, les mots sont disséqués, remontés jusqu'à leur racine sanskrite avant d'être suivis dans leur évolution vers les autres langues indo-européennes. Le lecteur découvre alors la beauté de cette langue, l'une des plus anciennement attestées de la famille indo-européenne, qui a joué un rôle fondamental dans la compréhension des liens entre ces langues. Depuis plus de trois millénaires, le sanskrit a porté les grandes œuvres littéraires, philosophiques et religieuses de l'Inde. Taseer rappelle avec subtilité que de nombreux mots qui peuplent encore nos langues trouvent leur origine dans cette matrice commune. Cette réflexion linguistique n'est jamais gratuite : elle éclaire la manière dont une civilisation se construit, se transmet et survit à travers son vocabulaire.
Les mots deviennent ainsi les véritables témoins de l'histoire. Ils portent la mémoire d'un monde disparu, mais ils peuvent aussi être déformés, vidés de leur sens ou transformés en slogans. C'est l'un des fils conducteurs du roman : montrer comment le langage peut être un outil de transmission autant qu'une arme politique. À mesure que le récit avance, on assiste à la récupération de certains mots par un discours nationaliste qui cherche à redéfinir l'identité indienne autour de l'hindouité.

À travers cette histoire, Aatish Taseer donne une voix à plusieurs visages de l'Inde : des Sikhs qui, malgré leur ouverture aux autres religions – jusque dans leurs liens familiaux –, ont subi discriminations et violences ; un prince déchu de son royaume lorsque Indira Gandhi met fin aux privilèges des anciens États princiers ; des familles confrontées aux bouleversements politiques qui redessinent sans cesse leur destin. Tous incarnent une Inde complexe, plurielle, loin des clichés, où les identités se construisent dans les héritages autant que dans les fractures.
Et puis il y a Delhi, une ville qu'Aatish Taseer fait vivre avec une incroyable intensité. Une Delhi intime, faite de jardins, de demeures, de souvenirs et de rencontres, mais aussi une ville qui porte les cicatrices de son histoire, une ville qui a du sang sur les mains. Au fil des décennies, on voit évoluer les paysages autant que les idéologies, jusqu'à la montée d'un nationalisme qui réécrit le passé pour servir le présent.
"Itihâsa" est un roman dense, exigeant et profondément captivant. Sa construction est magistrale, son écriture d'une grande beauté, souvent poétique sans jamais perdre de vue son propos. C'est un livre qui demande du temps, mais qui offre en retour une réflexion passionnante sur la mémoire, les langues, l'histoire et l'identité. Bien plus qu'une fresque historique, c'est un roman qui rappelle que les civilisations vivent autant dans leurs récits que dans leurs mots.
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"Itihasa"
Aatish Taseer
Titre original : The Way Things Were
Traduit de l’anglais (Inde) par Claire Blanchaud
Éditions Banyan - Date de parution : 6 mars 2026 - ISBN : 979-10-96596-50-8 - 538 pages - Prix éditeur : 24 euros






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