"L'Inde des dieux : Mythologie hindoue et peintures murales" Hilde Lauwaert - Éditions Citadelles & Mazenod
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En Inde, les images sont partout, elles saturent l'espace, rendent visible l'invisible, enveloppent les humains de présences amies ou inquiétantes. L'Inde religieuse se voit depuis toujours comme le mandala des dieux, leur terre de prédilection, où ils prennent chair, mouvement, proximité, en un étonnant foisonnement. Ysé Tardan-Masquelier - Préface

Trente-trois dieux, ou trente-trois millions de divinités ?
La mythologie hindoue se dérobe à toute tentative de dénombrement. Si les textes védiques évoquent traditionnellement trente-trois divinités principales, la formule des trente-trois millions, devenue familière, exprime plutôt l’infinie multiplicité des manifestations du divin. Derrière cette profusion de dieux, de déesses, d’avatars et de formes, se dessine une conception du sacré qui imprègne toutes les dimensions de l’existence. Les récits mythologiques, transmis au fil des siècles, ne cessent de se transformer, de se décliner en variantes et de s’incarner dans les arts. C’est précisément à cette rencontre entre le mythe et l’image que nous convie Hilde Lauwaert dans "L’Inde des dieux : Mythologie hindoue et peintures murales".
Photographe et spécialiste du patrimoine culturel indien, Hilde Lauwaert consacre son travail à la documentation des peintures murales de l’Inde. Après avoir notamment publié "Trésors inconnus. Les peintures murales de Bundi au Rajasthan", elle poursuit ses recherches sur le terrain, photographiant des peintures dans des sites parfois peu documentés, reculés des États du Rajasthan, du Gujarat, du Madhya Pradesh. Ce nouvel ouvrage témoigne de cette entreprise considérable : préserver la mémoire d’un patrimoine pictural remarquable, tout en donnant au lecteur les moyens de comprendre les récits et les figures qui l’animent. Mais avant de nous entraîner à la découverte de ces peintures, l’autrice prend soin de poser les fondements nécessaires à leur compréhension. Car comment reconnaître une divinité, identifier un épisode mythologique ou saisir la signification d’une scène sans connaître les récits qui lui donnent sens ?
Le livre s’ouvre ainsi sur une réflexion consacrée au mythe, envisagé comme un récit qui se transmet aussi bien par les mots que par les images. Il nous invite ensuite à parcourir les grandes étapes de l’histoire de l’hindouisme, à en découvrir les notions fondamentales et à comprendre la place qu’y occupent les divinités. La Trimūrti, composée de Brahma, Vishnu et Shiva, offre notamment un aperçu de certaines grandes fonctions cosmiques, tandis que la pensée hindoue explore, selon des traditions diverses, les rapports entre la multiplicité des formes divines et l’unité ultime du réel.
La bhakti, cette voie de dévotion personnelle, occupe également une place essentielle dans cette découverte. Elle peut notamment prendre la forme de la saguṇa-bhakti, qui s’adresse à une divinité dotée de formes et d’attributs, ou de la nirguṇa-bhakti, tournée vers le divin sans forme ni qualités descriptibles. Krishna, figure majeure de la dévotion hindoue, illustre particulièrement la première voie. Cette distinction permet de mieux comprendre la place des représentations figurées dans la vie religieuse indienne, sans réduire pour autant la diversité des traditions hindoues à une seule conception du divin.
L’autrice aborde ensuite les peintures murales elles-mêmes : leurs fonctions, les lieux qui les accueillent, les artistes qui les réalisent, ainsi que les techniques et les matériaux employés. Décoratives, narratives, parfois protectrices, ces peintures remplissent aussi une fonction de transmission. Elles rendent accessibles les grands récits religieux à un public qui ne les découvre pas nécessairement par les textes. Le mur devient alors un support de mémoire, un espace où les histoires des dieux, les exploits des héros et les épisodes des grandes épopées s’inscrivent dans la vie quotidienne.

Impossible, dans ce parcours, de ne pas s’arrêter au Shekhawati, région du Rajasthan internationalement connue pour ses havelis, ces demeures de riches marchands dont les façades et les intérieurs se couvrent de peintures. Traversée autrefois par d’importantes routes commerciales, la région a vu s’épanouir un art mural qui témoigne autant de la prospérité de ses commanditaires que de leur imaginaire religieux et culturel. Hilde Lauwaert nous invite à découvrir cet univers foisonnant avant de nous conduire au cœur de son sujet : la mythologie hindoue telle qu’elle se donne à voir sur les murs de l’Inde.
Le patrimoine qu’elle documente demeure pourtant fragile. L’altération des peintures, les transformations des bâtiments et les effets du temps menacent ces témoignages, auxquels s’ajoutent, selon les sites, les dégradations liées à l’environnement et à l’abandon. La photographie acquiert dès lors une valeur qui dépasse celle du simple document : elle conserve la trace d’œuvres dont certaines risquent de disparaître, tout en permettant de les étudier et de les transmettre.
La manière dont l’ouvrage a été conçu contribue également à son intérêt. Dans sa seconde partie, Hilde Lauwaert propose un répertoire des divinités classées par ordre alphabétique, qui permet au lecteur de naviguer aisément d’une figure à l’autre, au gré de sa curiosité ou de ses découvertes visuelles. Chaque entrée est bien davantage qu’une simple légende accompagnant une peinture : elle constitue une véritable clé de lecture. L’autrice nous renseigne sur l’identité du dieu ou de la déesse, ses origines mythologiques, ses attributs distinctifs, ses différentes formes, ses représentations et les pratiques rituelles qui lui sont associées. Autant d’informations qui permettent de reconnaître les personnages, de comprendre leur place dans le panthéon hindou et de saisir la signification des scènes dans lesquelles ils apparaissent.
Cette organisation alphabétique facilite la consultation tout en faisant de l’ouvrage un livre que l’on peut parcourir librement, en passant d’une divinité à une autre, sans nécessairement suivre un ordre de lecture linéaire. Les notices prennent tout leur sens au contact des photographies : le texte éclaire l’image, tandis que l’image donne une présence concrète aux récits et aux attributs décrits. Certaines divinités apparaissent sous plusieurs formes, d’autres se retrouvent au cœur d’épisodes mythologiques complexes ou partagent une même scène avec d’autres personnages. Peu à peu, les liens se tissent entre les figures, les récits et leurs représentations. Le lecteur dispose ainsi de repères pour s’orienter dans cet univers foisonnant et pour mieux comprendre la richesse des peintures murales présentées tout au long du livre.

L’un des grands intérêts de "L’Inde des dieux : Mythologie hindoue et peintures murales" réside dans le choix des images qui accompagnent ces notices. Les dieux ne nous sont pas présentés uniquement à travers l’imagerie aujourd’hui la plus répandue, mais à travers des peintures murales réalisées dans des contextes historiques et artistiques variés, notamment au Rajasthan, au Gujarat et à Orchha, au Madhya Pradesh.
Notre regard est en effet souvent façonné par une esthétique relativement récente. À partir de la fin du XIXe siècle, le peintre Raja Ravi Varma contribue puissamment à renouveler la représentation des divinités en associant les sujets mythologiques indiens au réalisme et aux techniques de la peinture à l’huile occidentale. La diffusion de ses images et de celles qui s’inscrivent dans son sillage participe à la formation d’une iconographie populaire, aux figures plus naturalistes et aux expressions souvent adoucies. Les peintures murales réunies par Hilde Lauwaert nous confrontent à d’autres langages visuels : les couleurs y sont éclatantes, les formes parfois plus stylisées, les attributs essentiels à la reconnaissance des personnages et les compositions d’une grande diversité. Elles nous rappellent qu’il n’existe pas une manière unique et immuable de représenter les dieux de l’hindouisme.
Au-delà de leur intérêt documentaire et esthétique, ces peintures invitent aussi à une autre manière de regarder. À l’instar des miniatures indiennes, elles ne me semblent pas devoir être considérées comme de simples images fixes. Elles donnent à voir des instants prélevés dans un récit, des gestes, des rencontres, des combats, des épisodes amoureux ou des manifestations du divin. Une scène peinte peut ainsi contenir tout un déroulement narratif : ce qui précède l’image et ce qui lui succède restent à imaginer. Le regard circule entre les personnages, déchiffre leurs gestes et leurs attributs, reconstitue les liens qui les unissent et fait progressivement émerger l’histoire. Le mouvement n’est pas nécessairement représenté de façon littérale ; il naît aussi de notre capacité à lire l’image et à prolonger mentalement ce qu’elle donne à voir.
C’est là que réside, à mes yeux, l’un des apports les plus précieux de cet ouvrage. En nous familiarisant avec les divinités, les récits et les codes iconographiques, Hilde Lauwaert nous donne les clés pour apprendre à lire ces peintures murales. Nous ne sommes plus seulement face à de belles compositions colorées : nous pouvons reconnaître les personnages, identifier les épisodes, replacer les scènes dans leur contexte et commencer à en comprendre la portée religieuse et culturelle.

"L’Inde des dieux : Mythologie hindoue et peintures murales" est ainsi bien plus qu’un panorama de la mythologie hindoue illustré par des peintures murales. C’est un ouvrage de transmission, qui associe le travail de documentation photographique à une véritable démarche de déchiffrement des images. En révélant la diversité des représentations et la richesse des récits qu’elles portent, Hilde Lauwaert nous invite à renouveler notre regard sur l’art indien. Elle nous rappelle aussi l’urgence de préserver ces peintures, témoins d’une tradition vivante et d’un patrimoine dont la disparition emporterait avec elle une part précieuse de la mémoire culturelle de l’Inde.
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"L’Inde des dieux : Mythologie hindoue et peintures murales"
Hilde Lauwaert
Préface de Ysé Tardan-Masquelier
Éditions Citadelles & Mazenod - Date de parution : 14 octobre 2026 -
ISBN : 978-2386111211 - 400 pages - Prix éditeur : 69 euros






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