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"La nuit au cœur" de Nathacha Appanah

  • il y a 1 jour
  • 5 min de lecture



Peut-être qu'après tout je voudrais écrire ice qui va suivre en trouvant un autre moyen que l'écriture, en l'éclaboussant sur cette page, en le balançant ici tel quel d'un coup d'un seul, et il éclaterait comme un fruit trop mûr une grenade et il dégoulinerait sur tout le livre et sur toutes les mains qui le tiennent et son encre sa couleur sa tâche son odeur seraient indélébiles, inoubliables. (Page 170)


Il y a des livres que l’on lit avec plaisir, d’autres que l’on lit avec intérêt, et puis il y a ceux qui nous confrontent à une réalité que l’on préférerait parfois ne pas regarder. La nuit au cœur est de ceux-là. C’est un livre qui bouleverse, mais surtout un livre qui cherche à comprendre. Comprendre la violence conjugale, comprendre l’emprise, comprendre pourquoi certaines femmes restent, repartent, reviennent et parfois ne parviennent jamais à échapper à celui qui les détruit.



Nathacha Appanah, née en 1973 à l’île Maurice, est une écrivaine franco-mauricienne. Son œuvre s’intéresse notamment à la mémoire, aux blessures intimes, à l’exil et aux destins de femmes et d’hommes confrontés à des situations qui les dépassent. Avec "La nuit au cœur", publié en 2025 chez Gallimard, elle signe un texte particulièrement personnel, puisqu’elle y revient également sur une période de sa propre vie.

Le livre a rencontré un très grand succès et a été récompensé par plusieurs prix : Prix Femina 2025, Prix Goncourt des lycéens 2025, Prix Renaudot des lycéens 2025 et Prix Gisèle Halimi 2025, avant de recevoir également le Prix littéraire des lycéens des Pays de la Loire 2026.

Mais les récompenses ne doivent pas faire oublier la nature profondément douloureuse de ce récit.


Dans "La nuit au cœur", Nathacha Appanah fait résonner trois histoires de femmes : la sienne, celle de sa cousine Emma, assassinée par son mari à l’île Maurice en 2000, et celle de Chahinez, tuée en France en 2021 par son ancien compagnon. Trois femmes, trois parcours différents, mais un même fil tragique : celui de l’emprise et de la violence exercée par un homme sur une femme..


Ce qui rend le livre particulièrement fort, c’est que ces trois histoires ne sont pas présentées comme des faits isolés. Elles permettent de comprendre un schéma malheureusement récurrent dans les violences conjugales et les féminicides. La violence ne commence pas toujours par un acte spectaculaire. Elle peut s’installer progressivement, à travers la jalousie, le contrôle, les humiliations, l’isolement, les menaces ou la volonté de posséder l’autre. Petit à petit, la victime perd ses repères et sa liberté, parfois sans même avoir conscience de la gravité de ce qui est en train de se mettre en place.

C’est aussi ce qui rend certaines situations si difficiles à comprendre de l’extérieur. Pourquoi une femme retourne-t-elle auprès de l’homme qui lui fait du mal ? Pourquoi ne part-elle pas définitivement ? Pourquoi pardonne-t-elle encore ?

Le roman permet justement de mieux comprendre que la réponse n’est pas aussi simple qu’un "elle n’avait qu’à partir". L’emprise enferme. Elle détruit progressivement la confiance en soi, brouille les repères et peut faire croire à la victime que son bourreau est aussi celui dont elle a besoin. Les séparations et les retours peuvent alors faire partie de ce processus. Nathacha Appanah montre cette mécanique avec beaucoup de justesse, sans jamais juger celles qui la subissent. Et c’est probablement l’un des aspects les plus importants du livre : nous faire regarder autrement les victimes.

L’autrice est elle-même passée par cette situation. Entre 19 et 25 ans, elle a vécu sous l’emprise d’un homme manipulateur et violent. Il a donc dû lui falloir beaucoup de courage pour revenir sur cette période de sa jeunesse, pour retrouver celle qu’elle était alors et pour mettre des mots sur ce qu’elle avait vécu. Cette expérience personnelle donne au récit une force particulière. Elle permet à l’autrice de parler de l’intérieur de certains mécanismes de l’emprise, tout en essayant de comprendre pourquoi certaines femmes parviennent à s’en sortir et pourquoi d’autres n’en auront jamais la possibilité.

Le rapprochement entre son histoire, celle d’Emma et celle de Chahinez est particulièrement poignant. Nathacha Appanah aurait pu se contenter de raconter son propre parcours. Elle choisit au contraire de faire dialoguer trois destins, comme si chacun permettait de mieux éclairer les deux autres. Sa propre histoire devient ainsi le point de départ d'une réflexion beaucoup plus large sur les violences faites aux femmes.

Le livre montre également les conséquences terribles que peut avoir l’emprise lorsqu’elle n’est pas brisée. Pour certaines femmes, la violence finit par conduire à la mort. Le mot féminicide prend alors tout son poids : derrière ce terme se trouvent des femmes qui avaient une vie, des projets, une famille, des proches, et dont l’existence a été supprimée par un homme qui estimait avoir un droit sur elles.

Pour autant, Nathacha Appanah n’écrit pas un livre uniquement accablant. Elle redonne aussi une place et une voix à ces femmes. Elle refuse qu’Emma et Chahinez ne soient réduites à un prénom, un fait-divers, une mort parmi tant d'autres. Elle raconte leurs vies, leurs personnalités, leurs relations, et tente de faire exister leur souvenir autrement que par les circonstances tragiques de leur disparition.

L’écriture de l’autrice est à l’image de cette démarche : sobre, sensible et sans effets inutiles. Elle ne cherche jamais à provoquer artificiellement l’émotion. La violence des histoires suffit. C’est justement cette retenue qui rend certains passages particulièrement difficiles à lire.

"La nuit au cœur" est donc un livre qui dérange autant qu’il éclaire. Il nous oblige à dépasser les jugements trop faciles et à comprendre que sortir d’une relation violente n’est pas simplement une question de volonté. Il montre comment un homme peut progressivement prendre le contrôle d’une femme, comment l’emprise peut devenir une prison invisible et comment, parfois, le retour vers le bourreau n’est pas un choix véritablement libre.

J’ai trouvé particulièrement forte cette manière de faire se répondre trois femmes et trois destins, avec au centre une même réalité : celle de femmes qui ont aimé, espéré, douté, voulu partir et parfois sont revenues. Trois histoires différentes, mais un mécanisme qui se répète malheureusement encore et encore.

Ce roman laisse finalement une question essentielle : combien de drames auraient pu être évités si les mécanismes de l’emprise étaient mieux compris et mieux repérés ?

C’est peut-être là que réside la plus grande force du livre. Nathacha Appanah ne se contente pas de raconter la violence : elle nous donne des clés pour essayer de la comprendre. Et comprendre, c’est déjà apprendre à ne plus détourner les yeux.

Un récit nécessaire, profondément humain et douloureux, qui donne une voix aux victimes tout en nous invitant à regarder autrement celles qui, prises dans l’emprise, n’ont pas réussi à partir.




"La nuit au cœur" de Nathacha Appanah

Editions Gallimard - Collection Blanche - Date de parution : 21 août 2025 - ISBN : 9782073080028 - 288 pages - 21 €


Prix littéraire :

  • Prix littéraire des lycéens des Pays de la Loire (2026)

  • Prix Renaudot des Lycéens (2025)

  • Prix Goncourt des Lycéens (2025)

  • Prix Gisèle Halimi (2025)

  • Prix Femina (2025)

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©Véronique Schauinger pour Inde en Livres - 2020 - Màj 2025 

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