"Le Palais" de François-Henri Désérable
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Alors on vit se diriger vers l'estrade un gamin de quinze ans qui en faisait treize, et qui flottait dans son smoking trop grand pour lui, et qui avait son nœud papillon de travers. Michael Waterman eut un sourire attendri, un bon gros sourire qui devait se transformer en moue contrariée, puis en rictus de colère et de stupéfaction à mesure que ce gamin lui infligeait publiquement la plus grande humiliation de sa vie. (Page 113)

François-Henri Désérable a construit une œuvre où l’histoire, la littérature et le goût du récit occupent une place centrale. Après "Tu montreras ma tête au peuple", son premier livre publié en 2013, "Évariste", "Un certain M. Piekielny" ou encore "Mon maître et mon vainqueur", récompensé en 2021 par le Grand prix du roman de l’Académie française, l’écrivain revient avec "Le Palais", un roman qui nous entraîne cette fois dans un étonnant voyage entre la Bourgogne, l’Inde et les États-Unis.
Le roman s’ouvre le 12 juillet 1998 à l’aéroport de Roissy. Arun Kumar, huit ans, vient de mettre pour la première fois les pieds en France. Quelques jours auparavant, ses futurs parents adoptifs, un couple français sans enfants, sont venus le chercher à Delhi. Né et ayant grandi dans la plus grande décharge de la capitale indienne, le jeune garçon découvre une France en pleine effervescence. Dans les rues, la ferveur est partout, les bouchons ralentissent la circulation et la foule est en liesse. Une arrivée dans un pays qui célèbre encore son équipe de football et dans lequel Arun va désormais grandir.
Puis, à la fin de ce premier chapitre, le récit fait un bond dans le temps. Quelques lignes suffisent pour nous transporter des années plus tard, dans la grande salle du tribunal judiciaire de Dijon, sous les regards du président, de ses deux assesseurs et de dizaines de journalistes venus couvrir le procès de celui que l’on surnomme désormais "le Palais de génie" ou "le Robin des Bois bourguignon". Arun Kumar est jugé. Comment l’enfant arrivé à Roissy ce 12 juillet 1998 a-t-il pu se retrouver là ?
Pour le découvrir, François-Henri Désérable revient sur son parcours. Installé en Bourgogne avec son père adoptif, restaurateur, et sa mère, professeure de yoga, Arun découvre le vin en faisant la plonge dans le restaurant familial. Il commence à goûter les fonds de verre laissés par les clients. En quelques semaines, son talent se révèle. À dix ans, il ne se contente déjà plus d’identifier les arômes les plus évidents : il perçoit les nuances les plus infimes, les plus fugitives. Et lorsque les mots lui manquent pour décrire ses sensations, il va jusqu’à en inventer. Son don s’accompagne d’une mémoire gustative prodigieuse : "les qualités organoleptiques de chaque vin dégusté semblent s’imprimer à jamais dans sa mémoire". C’est lors d’une dégustation de vieux vins à laquelle il accompagne son père que son génie est véritablement découvert. Le père de son amie Margot, vigneron de renommée nationale et internationale, devient le mentor d'Arun et lui fait découvrir tout ce qu’il faut savoir sur le vin, de la vigne à la dégustation, comme si c'était son propre enfant. Le destin du jeune garçon prend alors une tournure aussi improbable que fascinante.
Mais François-Henri Désérable ne s’est évidemment pas contenté d’un récit linéaire. Il prend le temps d’installer Arun dans cet univers du vin et d’en faire découvrir les codes : les vignes, les cépages français puis étrangers, les terroirs, les méthodes de fabrication, les subtilités de la dégustation… Pour qui ne s’intéresse guère à l’œnologie, cette abondance pourrait sembler longue ou déconcertante. Pourtant, elle donne de l’épaisseur au parcours d’Arun et permet au lecteur d’entrer dans le monde qui va façonner son destin.
L’auteur multiplie alors les détours, les descriptions et les digressions, avec un malin plaisir à faire patienter son lecteur et à noyer le poisson… dans le vin. Pendant que le récit s’attarde sur les grands crus et les secrets de la dégustation, Arun évolue. Comme un grand vin qui mûrit lentement dans les fûts, son talent s’affirme, son ambition se précise et les blessures anciennes comme les fidélités intactes continuent de le façonner.
Le titre, "Le Palais", se révèle lui aussi progressivement. Il y a le palais d’Arun, capable de percevoir les nuances les plus infimes d’un vin ; le "palais" de Delhi, celui de la décharge où son histoire commence ; les palais de New York, demeures des plus fortunés ; et enfin le palais de justice de Dijon. Un même mot pour désigner des univers que tout semble opposer, mais qui finissent par se rejoindre dans le parcours singulier d’Arun Kumar. Du palais qui goûte au palais qui juge, François-Henri Désérable fait voyager son lecteur d’un monde à l’autre.
Le Palais n’est donc pas seulement un roman sur le vin. C’est aussi une histoire de transmission, d’amitié, de revanche et d’ascension sociale. Derrière les bouteilles prestigieuses et les fortunes considérables se dessine une critique d’un monde où le goût, le pouvoir et l’argent se côtoient étroitement, observé par l’auteur avec une ironie mordante.
Ce qui surprend finalement le plus dans ce roman, c’est peut-être sa capacité à embarquer au-delà de son sujet. Le vin y tient une place immense, les informations œnologiques sont nombreuses et certaines descriptions s’attardent longuement sur les arômes, les cépages ou les terroirs. Pourtant, même sans être amateur de vin, l’histoire d’Arun suffit à donner envie de poursuivre la lecture. Au point de dévorer ces quelque quatre cents pages en quelques jours, sans nécessairement ressortir de là avec une connaissance approfondie des grands crus !
Reste surtout l’écriture de François-Henri Désérable. Une écriture érudite, précise et volontiers mordante, traversée par une ironie qui surgit au détour d’une phrase et une certaine espièglerie dans l’art de raconter. L’auteur aime les détours, les digressions, les références et les clins d’œil, tout en prenant parfois plaisir à pousser le bouchon un peu plus loin. Cette façon de jouer avec le lecteur donne au récit un ton singulier, à la fois savant, malicieux et généreux.
Et même sans être amateur de vin, difficile de ne pas se laisser emporter. Si certaines connaissances œnologiques ne resteront sans doute pas longtemps en mémoire, l’histoire d’Arun, elle, demeure. "Le Palais" est ainsi un roman étonnant, foisonnant et remarquablement écrit, qui réussit le pari de faire du vin bien plus qu’un sujet : un univers, un langage et le moteur d’une véritable aventure.
L'Inde ! Il ne faudrait jamais y arriver par avion. Il faudrait toujous s'y présenter humblement par la route, après un long périple au cours duquel on se serait défait du superflu : son petit confort, ses petites habitudes, ses petites certitudes, son ego. Comme en alpinisme, il faudrait respecter des paliers, accoutumer son organisme au concert ininterrompu des klaxons, des appels à la prière, des mantras - le bruit de l'Inde. (Page 174-175)
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"Le Palais"
François-Henri Désérable
Éditions Gallimard - Collection : Blanche - Date de parution : 20 août 2026
ISBN : 9782073159212 - 416 pages - Prix éditeur : 23 euros




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