top of page

"Chronique d’un royaume perdu" — Ananda Devi

14 sept.
9 min de lecture

Dernière mise à jour : 17 sept.


Des années passent dans cette conversation maladroite ; et encore d'autres. Le temps ni l'île n'existent plus. Est-il possible de vivre un seul instant avec une telle intensité ? Moi qui ne me suis jamais marié et ne connais par la familiarité de l'amour, j'imagine que cette heure ultime leur fut donnée, à ces deux-là. Pour se connaître enfin. Pour se vivre. Pour se sentir sans se toucher. (Page 246)

Un royaume mauricien entre mémoire, métissage et magie

Ananda Devi est une voix singulière de la littérature francophone. Née en 1957 à Trois Boutiques, à l’île Maurice, d’une famille mauricienne d’origine indienne, elle est à la fois romancière, poétesse, ethnologue et traductrice. Depuis ses premiers écrits, elle n’a cessé d’explorer son île natale, ses fractures, ses mélanges, ses violences, mais aussi ses mythes et ses imaginaires. Une œuvre riche, récompensée par de nombreux prix, parmi lesquels le prix des Cinq Continents de la Francophonie pour "Ève de ses décombres", le prix Louis-Guilloux pour "Le Sari vert", le prix Femina des lycéens pour "Le Rire des déesses", qui plonge le lecteur dans l’univers indien contemporain à travers le destin de femmes marginalisées, et, en 2024, le prestigieux prix Neustadt pour l’ensemble de son œuvre.

Avec "Chronique d’un royaume perdu", paru aux Éditions Grasset en août 2026, Ananda Devi nous offre une vaste fresque de l’île Maurice. Et quelle fresque ! L’envie d’écrire ce roman remonte à 1980, lorsque l’autrice découvre pour la première fois le lieu-dit "Le Bouchon", dans le sud-est de l’île, alors qu’elle mène des recherches pour son doctorat d’anthropologie consacré aux identités minoritaires. Elle garde cette histoire en elle pendant plus de quarante ans avant de la transformer en œuvre littéraire. "Chronique d’un royaume perdu" est particulièrement remarqué en cette rentrée littéraire puisqu’il figure dans les premières sélections du Prix Goncourt et du Prix Renaudot, ainsi que dans la sélection du Prix littéraire Le Monde. Mais au-delà des prix, c’est surtout un univers particulier qui retient l’attention : Ananda Devi nous fait découvrir cette île de l’océan Indien dans toute la force de son histoire, intimement liée aux plantations sucrières.


"Chronique d’un royaume perdu" se déroule sur la propriété des Dumontais, une vaste exploitation sucrière de plus de mille arpents. Dans cet univers marqué par la hiérarchie sociale, la couleur de peau et l’héritage de l’esclavage, Madame Dumontais a entretenu une relation extra-conjugale avec le Vieux Bouc, un ancien esclave. De cette relation naîtront trois enfants. Mais le Vieux Bouc connaîtrait également une relation avec Zénie, une ancienne esclave mariée. Là encore, des enfants naîtront. Et c’est autour de ces deux filiations, les Dumontais pour les premiers et les Félicité pour les seconds, de ces corps et de ces sangs mêlés, que le roman va progressivement construire son histoire.

Les enfants nés du ventre de Madame Dumontais portent dans leur apparence même ce que leur mère et son entourage voudraient ne pas voir. Leur couleur de peau vient rappeler une vérité que l’on cherche à enfouir. Il y a quelque chose de profondément tragique dans cette impossibilité à être reconnu pour ce que l’on est. Les Dumontais grandissent ainsi dans la propriété avec le sentiment de ne pas être tout à fait à leur place. Leur maison leur apparaît peu à peu comme une coque vide. Ils sont comme aimantés par le personnel de la demeure, par le camp, et se rapprochent des Félicité. Des liens se nouent, certains deviennent plus intimes, sans être toujours reconnus ni nommés comme tels. Mais en devenant jeunes adultes, le déni finit par devenir insoutenable. Jusqu’au jour où leur beau-père, alors veuf, se retrouve "confronté à un quart de siècle de réalité" et les chasse de la demeure, contraint de regarder enfin en face ce qu’il avait toujours refusé de voir : ceux qu’il considérait comme sa progéniture ne sont pas ses enfants. Chassés par celui qu’ils croyaient être leur père, les Dumontais vont alors retrouver les Félicité. Deux lignées qui se connaissent déjà, qui se sont côtoyées et dont les liens se sont tissés bien avant leur départ, vont se retrouver réunies. C’est alors que commence véritablement l’histoire du "royaume".


Les cinq jeunes adultes prennent la fuite et décident de partir vers le sud-est, jusqu’à la partie la plus méridionale de la propriété, une terre qui n’a jamais été exploitée, protégée par une forêt et des marécages, à une dizaine de kilomètres de la demeure. Ils découvrent là une crique naturelle formée par deux bras de rochers, qui donnera son nom au lieu : Le Bouchon.

"Tout est à faire, dompter une terre sauvage et hostile, l’obliger à se plier à leurs besoins, baliser le vide. Tous les vides. Il faut planter, piocher, pêcher, chasser, cuisiner." Pour les uns, ce sera instinctif ; pour les autres, un apprentissage sur le tard. En quasi-autarcie, ils vont apprendre à vivre et à subsister ensemble, à définir leurs propres règles et à habiter cette terre qui, au départ, n’était qu’un refuge. Puis viennent les enfants, puis les générations suivantes. Et ce qui n’était qu’un lieu de fuite devient peu à peu un véritable hameau, un monde à part, un royaume sans roi.


Image générée par l'IA à partir de la recension
Image générée par l'IA à partir de la recension

"Chronique d’un royaume perdu" pourra sans doute rappeler à certains lecteurs un autre grand roman : "Cent ans de solitude" de Gabriel García Márquez. Non pas parce qu’Ananda Devi chercherait à en reprendre l’univers, mais parce que l’on retrouve, dans les deux livres, cette impression de voir une communauté se construire et évoluer au fil des générations. Les filiations s’entrecroisent, les histoires familiales se répondent, le passé revient sans cesse dans le présent et le temps semble parfois obéir à ses propres règles.

Comme chez García Márquez, le réel se teinte aussi d’étrangeté. Les morts, les souvenirs, les légendes et les vivants semblent parfois appartenir à un même monde. On avance ainsi dans le roman avec cette sensation de ne jamais savoir exactement où s’arrête le réel et où commence le mythe. Mais la comparaison s’arrête là où commence la voix profondément singulière d’Ananda Devi, car ce qu’elle raconte dans ce sublime roman est avant tout une histoire mauricienne.

À travers le destin de cette communauté et de ses descendants, elle fait remonter toute une histoire de l’île : celle des premiers peuples, des "étrangers qui arrivent, qui ont pour mission de conquérir et posséder", de l’esclavage, d’autres étrangers, celle des travailleurs engagés venus d’Inde, les "coolies", qui arrivent après l’abolition de l’esclavage pour travailler dans les plantations. Contrairement aux esclaves, ils sont officiellement des travailleurs libres, venus dans le cadre de contrats d’engagement. Mais derrière cette liberté de façade se cache une réalité beaucoup plus dure. Attirés par des promesses qui ne correspondent pas à ce qu’ils vont découvrir, ils signent des contrats de plusieurs années, sont affectés à une propriété dont ils ne peuvent s’éloigner librement et s’endettent notamment pour payer leur voyage. Pour beaucoup, le retour en Inde devient alors presque impossible. Le système change de nom, mais la main-d’œuvre reste sous le contrôle des propriétaires des plantations. Ananda Devi montre ainsi comment, après l’abolition de l’esclavage, le système colonial trouve une nouvelle manière de répondre au besoin de main-d’œuvre des plantations sucrières. Les mots changent : on ne parle plus "d’esclaves", mais "d’engagés", plus de "nègres", mais de "coolies". Et derrière ces nouveaux termes subsistent des rapports de domination, l’exploitation des corps et une profonde inégalité entre ceux qui possèdent la terre et ceux qui la travaillent.

Ananda Devi raconte ainsi une société mauricienne faite de rencontres, de mélanges, de rapports de domination et de blessures : Kaser Ros, Blancs, descendants d’esclaves, Créoles, Indiens, coolies, Banyas, Chinois… Des populations aux origines et aux couleurs de peau diverses qui vont se côtoyer, se mêler, parfois se rejeter, s’affronter et participer ensemble à la construction de l’île Maurice. L’île devient ainsi le lieu de rencontre de peuples venus de différents horizons, chacun apportant ses croyances, ses langues, ses traditions, ses façons de vivre, mais aussi le souvenir d’un ailleurs quitté.

Mais Le Bouchon reste à part. Il ne constitue pas le reflet de cette société multiple : c’est un territoire isolé, presque hors du monde et du temps, où vont vivre et se succéder les quatre générations de la lignée des Dumontais-Félicité. Cette terre située à l’extrémité de la propriété, entre forêt, marécages et mer, devient leur monde à eux. Coupés du reste de la société, ils vont y inventer leur propre manière de vivre, avec leurs règles, leurs liens et leurs secrets. Au fil des générations, ce lieu de refuge devient un véritable royaume, façonné par ceux qui l’habitent et par tout ce qu’ils portent en eux. Le Bouchon devient le lieu où se déposent les mémoires, les secrets, les filiations et les blessures des générations précédentes.

Et puis il y a la manière dont Ananda Devi choisit de nous raconter cette histoire. Un narrateur s’adresse à Virgine, que l’on découvre progressivement comme appartenant à la quatrième génération. Mais l’identité de celui qui raconte ne nous est pas donnée d’emblée. Elle se dévoile peu à peu, et avec elle la place véritable du narrateur dans cette histoire. Je préfère ne pas en dire davantage, car cette révélation fait partie de ces découvertes qui donnent au roman toute sa profondeur.


L’Histoire dans l’histoire

Il y a dans "Chronique d’un royaume perdu" une histoire qui se transmet d’un ancien aux générations qui suivent : celle d’un bout de terre au sud de l’île, de ceux qui l’ont habité, de ceux qui y sont morts et de tout ce que Le Bouchon semble avoir conservé. Les légendes, les secrets, les spectres, mais aussi le sang de ceux qui ont vécu là paraissent s’être imprimés dans la terre.

C’est là que la force narrative d’Ananda Devi prend toute son ampleur. Certains personnages acquièrent une dimension presque mythique. Le Vieux Bouc, venu des montagnes d’Afrique et mort sur les montagnes de l’île Maurice, continue d’exister bien après sa disparition. Son sang semble bouillonner dans les veines de ses descendants et son spectre erre encore sur l’île. Les morts ne sont jamais tout à fait absents : ils demeurent dans les corps, dans les lieux et dans ce qui se raconte.

La première génération, celle qui fonde Le Bouchon, semble elle aussi appartenir à la légende. Leur existence à l’écart du monde, leurs destins, la manière dont certains disparaissent, les liens de sang qui se resserrent et la consanguinité qui traverse la lignée contribuent à leur donner une dimension presque hors du temps. À mesure que le récit avance, ces personnages semblent devenir plus grands que leur propre histoire, comme si la légende s’était peu à peu emparée d’eux.

Ananda Devi joue également avec le temps. Les dates sont rarement données avec précision ; ce sont quelques indices, quelques événements historiques, comme la Première et la Seconde Guerre mondiale, qui permettent de situer grosso modo les générations. Le lecteur reconstitue ainsi peu à peu la chronologie, à la manière d’une histoire transmise oralement, dont certains éléments auraient été conservés, d’autres transformés, et dont la part de mystère resterait intacte.

Le réel et la légende finissent alors par se mêler naturellement. Ce qui appartient à l’Histoire côtoie ce qui relève du mythe ; les morts restent présents auprès des vivants ; les souvenirs prennent parfois la forme de récits presque fantastiques. Ananda Devi ne cherche jamais à expliquer ce qui doit l’être : elle laisse planer le doute et nous entraîne dans un univers où le merveilleux semble pouvoir naître de la terre elle-même.

Et cette frontière entre réalité et fiction est d’autant plus fascinante que Le Bouchon existe réellement à Maurice. Ananda Devi le connaissait depuis l’enfance et y est retournée dans les années 1980, lorsqu’un habitant lui raconta l’origine du village. Le Bouchon du livre n’est donc pas le village réel, mais un hameau fictionnel né de ce lieu et devenu, sous la plume de l’autrice, un territoire presque mythologique.

À travers ce Bouchon réinventé, Ananda Devi nous fait découvrir cette île de l’océan Indien dans toute la force de son histoire, intimement liée aux plantations sucrières. Des hommes et des femmes venus d’Afrique, d’Inde, d’Europe et d’autres horizons y ont apporté leurs croyances, leurs chants, leurs langues et leurs traditions, mais aussi le souvenir d’un ailleurs quitté. Au fil du temps, ces héritages se sont rencontrés, parfois affrontés, et surtout mêlés. Le sang mêlé est au cœur du roman et traverse les lignées, brouille les appartenances et remet en question les frontières entre les couleurs de peau, les origines et les communautés.

C’est cette richesse humaine qu’Ananda Devi nous transmet. Une île faite de populations venues de loin, de traditions qui se perpétuent et se transforment, de croyances qui se rencontrent et de sangs qui se mêlent. Une société née d’une histoire complexe, dont les traces demeurent dans les corps, dans les familles et dans les terres.

Ananda Devi est une autrice exceptionnelle parce qu’elle parvient à faire entrer toute cette histoire dans une œuvre profondément romanesque, sans jamais la transformer en simple récit historique. Elle donne à Maurice une dimension presque légendaire, tout en conservant la puissance des réalités qui ont façonné l’île.

"Chronique d’un royaume perdu" est de ces romans qui laissent une empreinte durable. Longtemps après avoir refermé le livre, demeurent Le Bouchon, ses habitants, ses morts, ses légendes et cette sensation étrange de ne plus savoir exactement où s’arrête la fiction et où commence la réalité. Ananda Devi ne raconte finalement pas seulement l’histoire d’un lieu. Elle fait d’un village réel le point de départ d’un monde imaginaire où les vivants portent leurs ancêtres, où le sang garde la trace des générations et où les morts continuent de veiller sur les vivants.

Et peut-être est-ce là toute la puissance de "Chronique d’un royaume perdu" : transformer un petit morceau de terre mauricien en un monde à lui seul, un monde où l’Histoire devient légende, où la légende devient mémoire, et où, une fois le livre refermé, quelque chose du Bouchon continue de vivre en nous.


-------

"Chronique d’un royaume perdu" 

Ananda Devi

Grasset - Date de parution : 19 août 2026 - ISBN : 9782246846949 - 464 pages - Prix éditeur : 22 euros



Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note
  • facebook
  • instagram

©Véronique Schauinger pour Inde et Asie en Livres - 2020 - Màj 2026

bottom of page