"La tentation de l'Inde" de Kathleen Raine (traduit et annoncé par Claire Garnier-Tardieu)
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La mémoire est un fil que l'on peut dévider sans fin, mais la succession des belles images de toute une vie, ou d'une myriade de vies, constitue peut-être les délices de l'éternité ; il n'est cependant plus temps ici de rappeler la beauté de chaque arbre au bord de la route, le vert vif des petites rizières de l'Orissa, un temple entouré d'un réservoir où les fidèles se baignaient sans doute. Les lions protecteurs, les temples peints en jaune ou en rouge vif, les paons perchés dans les arbres, les nids de tisserins, les vautours, la canne à sucre ; et partout des gens dont la beauté surpasse celle de tous les habitants du monde. (Page 86)

Il serait trompeur de présenter "La Tentation de l'Inde" comme un simple récit de voyage. C'est avant tout la rencontre avec Kathleen Raine (1908-2003), l'une des grandes poétesses britanniques du XXᵉ siècle, qui n'a cessé de chercher, à travers la poésie, la philosophie et la spiritualité, ce qui relie les traditions de l'Orient et de l'Occident.
Écrit après et pendant ses trois séjours en Inde, en 1983, 1987 et 1989, "La Tentation de l'Inde" possède la saveur d'un récit composé en partie à partir des souvenirs. Kathleen Raine avoue d'ailleurs avec simplicité qu'elle ne sait plus toujours replacer précisément les événements dans leur chronologie. Peu importe finalement. Ce léger flou donne au texte une grande spontanéité et rappelle que l'essentiel n'est pas la succession des étapes, mais ce que ces voyages ont fait naître en elle.
Claire Gardien-Tardieu, traductrice, spécialiste de Kathleen Raine et artisan de sa redécouverte en France, résume admirablement l'ouvrage dans sa préface : "S'agit-il du quatrième volume de l'autobiographie ou d'un journal de voyage ? D'une découverte ou d'un retour aux sources ?" (page 9). Toute la richesse de "La Tentation de l'Inde" est contenue dans cette interrogation. Plus qu'un carnet de route, ce livre apparaît comme le dernier chapitre d'une vie.

Car, bien avant de découvrir l'Inde, Kathleen Raine avait trouvé son premier guide : William Blake.
Au fil de la lecture, son nom revient avec une telle régularité que l'on finit presque par se demander si Blake ne fut pas le véritable maître de Kathleen Raine. Non pas un gourou au sens où l'on l'entend aujourd'hui, mais un maître spirituel au sens le plus noble du terme : celui qui ouvre un chemin et apprend à regarder le monde autrement.
Kathleen Raine consacra une part essentielle de sa carrière à l'œuvre de Blake, notamment avec "Blake and Tradition", qui demeure une étude de référence. Elle y montre que Blake ne peut être réduit au romantisme anglais. Son œuvre plonge ses racines dans Platon, Plotin, les néoplatoniciens, les traditions hermétiques et la mystique chrétienne. Blake lui apprend que l'imagination n'est pas une simple faculté de création ; elle est une faculté de connaissance, capable de révéler une réalité invisible. Toute la pensée de Kathleen Raine découle de cette conviction.
C'est aussi par Blake qu'elle rencontre W. B. Yeats, autre immense poète qu'elle admire profondément, puis les philosophies de l'Inde et la pensée de Sri Aurobindo. Peu à peu, elle découvre des correspondances entre ces traditions qui, loin de s'opposer, lui semblent parler un même langage. La poésie, la philosophie et la spiritualité ne constituent plus des domaines distincts, mais différentes voies conduisant à une même vérité.
L'Inde, pourtant, se fait longtemps attendre.

Tout semblait pourtant la conduire vers ce pays. Son éditeur Thambi, des amis d'origine indienne ou sri-lankaise, des disciples de Sri Aurobindo, une tante ayant vécu au Sri Lanka, ou encore une mère profondément versée dans la théologie jalonnent son existence de clins d'œil vers l'Orient. Mais Kathleen Raine détourne longtemps le regard. Il lui faudra attendre l'âge de soixante-quinze ans pour répondre enfin à cet appel.
Et ce n'est pas comme simple voyageuse qu'elle est accueillie. C'est en tant que spécialiste de William Blake qu'elle est invitée à "franchir le seuil sacré invisible de l'Inde" (page 47). En 1983, elle prononce le discours inaugural de la toute nouvelle "Yeats Society of India" fondée par Santosh Pall qui avait choisi la poétesse comme guide dans le domaine de la recherche. Le Centre international indien de New Delhi devient son point de chute lors de chacun de ses séjours. Elle y donne plusieurs conférences consacrées à Blake et à Yeats, deux poètes qu'elle n'a cessé de rapprocher et assiste à de nombreuses conférences, expositions et rencontres.
Ses deux premiers voyages - le troisième, elle fut malade - furent particulièrement riche en découverte du pays. Il fut organisé pour elle, des déplacements vers Bombay, Pune, puis des grottes d'Ajanta et d'Ellora à Agra, Jaipur, Udaipur Konarak, Puri et Varanasi, Kathleen Raine découvre enfin des lieux qu'elle connaissait déjà à travers les textes. Elle séjourne également à Beas, au Pendjab, dans l'ashram Radha Soami Satsang de Charan Singh, avant de se rendre à Haridwar et à Rishikesh. Pourtant, ce ne sont jamais les monuments qui retiennent le plus son attention. Ce sont les rencontres, les conversations, les traditions vivantes et ce qu'elles révèlent de l'âme de l'Inde.
Elle revient en 1987, malgré une situation politique plus instable, pour retrouver les amitiés nouées lors de son premier séjour et soutenir un colloque consacré à W. B. Yeats. Puis, en 1989, elle effectue un dernier voyage à l'occasion du cinquantième anniversaire de la disparition du poète irlandais. Malgré son état de santé, très fragile, elle ne manque aucune rencontre, exposition, conférences ou sortie qui l’amena à retrouver des personnes qui furent partie de ses nombreuses connaissances. Ce récit aurait été écrit en partie à Delhi contrairement aux deux précédents.

Ce qui rend "La Tentation de l'Inde" si attachant, c'est avant tout la personnalité de son autrice. Kathleen Raine ne cherche jamais le consensus. Elle écrit avec la liberté d'une femme qui a toujours préféré suivre son intuition plutôt que les modes intellectuelles de son époque. Ses convictions sont fortes, parfois déroutantes. Certaines de ses analyses sur la spiritualité, la société indienne ou l'Occident pourront susciter le désaccord. Mais c'est précisément ce qui fait la richesse de cette lecture : elle ne laisse jamais son lecteur passif.
Son regard sur l'Inde est d'ailleurs loin d'être idéalisé. Derrière l'admiration qu'elle porte à la profondeur spirituelle du pays, elle perçoit déjà les effets d'une occidentalisation grandissante. Elle s'interroge sur ce que le progrès risque d'effacer : des traditions, une manière d'habiter le monde, un rapport au sacré, la détérioration de l’intellect. Plus de quarante ans après ses voyages, ces observations trouvent une résonance particulière.
Au fil du récit, le lecteur découvre également toute l'étendue de son œuvre : ses recueils de poésie, parmi lesquels "Stone and Flower", "The Hollow Hill", "The Lost Country" ou "Living in Time" ; ses essais consacrés à William Blake ; mais aussi ses autobiographies, "Farewell Happy Fields", "The Land Unknown" et "The Lion's Mouth", qui permettent de suivre l'itinéraire d'une femme demeurée fidèle à une même quête. Kathleen Raine est également l’ine des fondatrices fondé de la revue et l'académie Temenos pour défendre la philosophie éternelle, le néoplatonisme et la place sacrée de l'imagination contre le matérialisme. Ses voyages furent l’occasion de rencontrer et revoir de nombreux contributeurs à sa revue.
En refermant "La Tentation de l'Inde", on comprend que ce livre parle finalement moins de l'Inde que de Kathleen Raine elle-même. L'Inde en est le décor, parfois le révélateur, mais le véritable voyage est intérieur. On y découvre une femme qui, toute sa vie, a cherché dans la poésie, la philosophie et les traditions spirituelles une même vérité. Blake en fut sans doute le premier guide ; l'Inde en sera, tardivement, la confirmation.
Que l'on adhère ou non à toutes ses convictions, Kathleen Raine possède cette qualité rare des grands écrivains : elle ne cherche pas à convaincre, mais à éveiller. Son livre ne livre pas de réponses toutes faites. Il ouvre des chemins de réflexion, sur la poésie, le sacré, la modernité et notre manière d'habiter le monde. C'est sans doute ce qui rend cette lecture si précieuse et unique. « La tentation de l’Inde » est un livre discret mais qui mérite d’être lu. Vous en sortirez changé.
Je considère que chaque jour de ma vie m'est donné pour quelque but que ne m'appartient pas, et sens, à mesure que les années passent, que je ne dois plus gaspiller ce temps qui m'est offert si généreusement. Je me demande pour quelle tâche j'ai été appelé en Inde. (Page 95)
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"La tentation de l'Inde" de Kathleen Raine
Traduit de l'anglais et annoncé par Claire Garnier-Tardieu
Éditions Atlande - Collection : Témoignages - ISBN : 9782383500452 - 264 pages - Prix éditeur : 21 euros


