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"Hyperkarma" de Nicolas Idier

  • il y a 9 heures
  • 6 min de lecture

Bien que Delhi soit une explosion permanente, je reste follement amoureuse de cette ville en forme de cerveau malade, avec ses deux hémisphères, ses milliards de neurones, sa matière grise, blanche et noire. Ses vieilles maisons perdues derrière les arbres, ses longues avenues aux trottoirs soulevés par des racines, ses couchers de soleil dans la saleté du ciel, la violence du vent d'automne et l'odeur des fleurs moisies par la chaleur. Ses ombres de beauté et de violence ont fait de moi l'avocate que je suis aujourd'hui.


"Hyperkarma", de Nicolas Idier : jusqu’où certains humains sont-ils prêts à aller pour purifier l’humanité ?


Nicolas Idier connaît bien l’Inde. Historien de formation, écrivain et spécialiste des mondes chinois et indien, il a notamment vécu plusieurs années à New Delhi où il a travaillé pour l’Institut français. Cette connaissance du pays, de son histoire et de ses réalités contemporaines se ressent pleinement dans "Hyperkarma", un roman qui nous entraîne dans un Delhi foisonnant, contrasté, fascinant, mais aussi profondément inquiétant.


Construit en soixante-cinq chapitres courts, le roman se lit avec une grande fluidité. L’histoire débute aux alentours de Diwali, la fête hindoue des lumières - quia a lieu annuellement entre la mi-octobre et la mi-novembre, et nous conduit au-delà du 21 juin, date qui prend progressivement une importance capitale dans le récit. Depuis 2014, cette journée est officiellement consacrée au yoga par les Nations unies, à l’initiative de l’Inde. Dans "Hyperkarma", elle devient le "Jour de la Pureté", avec la promesse d’une manifestation d’une ampleur considérable.

Dès lors, une question s’installe : que va-t-il réellement se passer lorsque cette date arrivera ? Pour le découvrir, Nicolas Idier nous entraîne en tout d'abord dans les profondeurs de Delhi.


Les souterrains de la capitale ont été creusés, à l’origine, pour accueillir des centres commerciaux, des restaurants ou des cinémas. Mais ces espaces ont progressivement été investis par ceux que la ville laisse en marge : les démunis, les oubliés, les invisibles. C’est là que nous rencontrons Sita, en début de roman, un an jour pour jour après la disparition de Priya, une jeune chrétienne dalit.

Depuis quelques jours, le portrait d’une petite fille aux yeux d’émeraude s’étale dans toute la ville. À côté de son portrait, un nom : HYPERKARMA. Son visage intrigue et son nom est encore inconnu.

Puis l’un des informateurs de Sita lui apprend qu’une orpheline vient d’être enlevée en plein marché de nuit. Son signalement correspond trait pour trait à la petite fille représentée sur les murs de Delhi et qu'elle s'appelle Amrita. L’un des ravisseurs aurait filmé la scène avec son téléphone portable. Pour Sita, cette preuve visuelle est suffisamment solide pour qu’aucun tribunal ne puisse facilement écarter l’affaire. Elle décide immédiatement d’ouvrir le dossier et de se rendre dans le souterrain où nous la rencontrons. Palika Bazaar, le nom de ce souterrain, sera incendié quelques nuits plus tard, à Diwali. Cet incendie, qui semble particper à une volonté d'effacement, fera de nombreuses victimes et viendra bouleverser l’univers des souterrains.

Sita est une jeune avocate, indépendante, impétueuse et déterminée. Fille d’une avocate assassinée, elle travaille dans l’un des cabinets les plus respectés du sous-continent, fondé par Kala Goda, surnommé le "Cheval Noir". Celui-ci s’est construit une réputation en acceptant comme "amicus curiae des affaires dont personne ne voulait, mais dont tout le monde parlait".

Sita est donc loin d’être une héroïne passive. Elle enquête, questionne, prend des risques et surtout, refuse de détourner le regard lorsque les plus faibles sont abandonnés.

Très vite, l’affaire d’Amrita va cependant prendre une tout autre dimension.

L’enquête de Sita fait bien plus que de croiser la trajectoire de Vivek Vetala, industriel proche du Premier ministre et principal investisseur de l’All India Institute of Medical Sciences, l’un des établissements hospitaliers les plus prestigieux du pays. Sur la rive droite de la Yamuna, dans un gigantesque complexe dont il est le propriétaire, se prépare une révolution scientifique qui porte un nom : Hyperkarma. Et derrière ce nom se cache bien davantage qu’une simple avancée médicale.

Hyperkarma ambitionne de relier les différentes étapes de la vie humaine, de la naissance à la mort, et de repousser les limites de ce qu’il est possible de faire au corps humain. Modifier, améliorer, contrôler, peut-être même purifier. Car derrière la promesse d’une médecine révolutionnaire apparaît progressivement un projet beaucoup plus vaste : purifier l’individu pour purifier le pays. C’est à ce moment, que le roman prend une tournure et qu'il devient véritablement inquiétant.

Nicolas Idier confronte la science la plus avancée aux croyances, à la foi et aux grandes épopées indiennes. Des vers issus des textes anciens viennent régulièrement ponctuer le récit. La biologie dialogue avec la spiritualité, les laboratoires avec les mythes, et les technologies du futur avec une culture millénaire.

Ce mélange donne au roman une atmosphère singulière. L’Inde que décrit Nicolas Idier n’est jamais figée entre tradition et modernité : les deux se côtoient, s’affrontent parfois et peuvent même finir par se nourrir l’une de l’autre.

Le prénom de Sita participe lui aussi à cette construction. Dans la tradition hindoue, Sita est l’épouse de Rama et l’une des grandes figures du "Ramayana". Mais la jeune avocate de Nicolas Idier est bien une femme de son époque : elle se déplace à moto, exerce son métier avec détermination et entend surtout faire respecter une justice qui semble parfois bien fragile face aux puissances qu’elle affronte. Son enquête sur Amrita devient ainsi progressivement celle de tous ceux que personne ne veut entendre.

Les enfants disparus, les familles abandonnées, les habitants des souterrains : autant de vies qui pourraient facilement être effacées dans une société fascinée par la puissance, le progrès et la recherche d’un avenir meilleur. Sita, elle, refuse cette disparition.

Et plus elle avance, plus elle découvre que le projet Hyperkarma dépasse largement les frontières de la médecine. Derrière les recherches scientifiques se dessinent des intérêts économiques, politiques et idéologiques. Vivek Vetala n’est pas seulement un homme de science ou un industriel ambitieux : il bénéficie de la proximité du pouvoir et semble participer à un projet dont les conséquences pourraient transformer profondément la société. C’est ce qui donne à "Hyperkarma" sa dimension politique.

Le roman ne construit pas une dystopie surgie de nulle part. Nicolas Idier part au contraire de l’Inde contemporaine, de ses inégalités, de ses tensions religieuses, de ses populations invisibles, de son développement scientifique et technologique spectaculaire. Puis il pousse certaines de ces réalités jusqu’à leurs conséquences les plus extrêmes.

Le lecteur se retrouve alors dans un étrange entre-deux : suffisamment proche du réel pour être crédible, suffisamment éloigné pour devenir inquiétant.

Cette dimension fait inévitablement penser à Arundhati Roy, à laquelle Nicolas Idier adresse d’ailleurs son premier remerciement, en écrivant que sans elle, "l’idée même du livre n’aurait jamais vu le jour". Cette référence éclaire le regard porté sur l’Inde : celui d’un pays traversé par de profondes fractures, où les voix des plus vulnérables peuvent facilement être étouffées par les intérêts des plus puissants. Mais "Hyperkarma" ne se limite pas à un roman politique. C’est aussi un polar, un thriller, un récit d’anticipation et un roman de science-fiction. Son efficacité vient justement de cette capacité à passer d’un univers à l’autre sans perdre le fil de l’enquête.

Les chapitres courts entretiennent cette tension. Une découverte entraîne une nouvelle question, une rencontre ouvre une nouvelle piste et, peu à peu, l’affaire d’Amrita révèle une mécanique dont l’ampleur dépasse largement ce que Sita pouvait imaginer.

Le lecteur avance avec elle, sans toujours savoir où l’enquête va le conduire.

Et c’est probablement l’une des grandes qualités du roman : Nicolas Idier ne nous demande pas simplement d’assister à une histoire, il nous oblige à nous interroger sur ce que nous acceptons de considérer comme un progrès.


Car que signifie réellement améliorer l’être humain ?


Que devient la liberté lorsque la science permet de modifier le corps ?


Et surtout, jusqu’où certains humains sont-ils prêts à aller pour purifier l’humanité ?

C’est cette dernière question qui donne à Hyperkarma toute sa portée.


Le roman peut surprendre par son mélange de genres et par les chemins parfois inattendus qu’il emprunte. Il est déroutant, parfois dérangeant, mais il possède surtout cette qualité rare : il donne envie de continuer. On veut comprendre ce qui se cache derrière Hyperkarma, retrouver les enfants disparus, suivre Sita et savoir ce qui se produira lorsque le 21 juin arrivera. Puis vient la dernière page. Et l’histoire ne s’arrête pas tout à fait là. Car l'Histoire, finalement, n'est-elle pas une répétition, au sens large ?

Parce que certaines images demeurent : les souterrains de Delhi, le visage d’Amrita, les laboratoires de la Yamuna, les vers des épopées indiennes, les ambitions de Vivek Vetala et cette idée glaçante d’une humanité que certains voudraient rendre meilleure en décidant eux-mêmes de ce qu’elle doit être.

C’est un roman qui dérange suffisamment pour faire réfléchir, mais qui prend suffisamment aux tripes pour donner envie de tourner les pages.

"Hyperkarma" est finalement un livre difficile à enfermer dans une seule catégorie, mais facile à recommander. Il nous fait voyager dans une Inde à la fois réelle et futuriste, nous plonge dans une enquête haletante et nous confronte, derrière la fiction, à une question profondément humaine.

À vouloir créer une humanité parfaite, que sommes-nous prêts à sacrifier ?

Nicolas Idier signe avec "Hyperkarma" un roman ambitieux, singulier et étonnamment actuel. Son meilleur écrit.

Un livre que l’on lit avec une certaine curiosité, que l’on referme avec quelques inquiétudes … et qui, longtemps après, continue de nous poser des questions sur où va le monde.


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"Hyperkarma"

Nicolas Idier

Stock - Collection : La Bleue - Date de parution : 19 août 2026 - ISBN : 9782234087040 - 360 pages - Prix éditeur : 22 euros

(également en numérique)






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©Véronique Schauinger pour Inde en Livres - 2020 - Màj 2025 

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