"Les mystères de la rue Ginnami" de Magi Inoue
Dernière mise à jour : 22 août
"Au fond, les humains sont tous pareils. Chacun ne pense qu'à soi. Et cherche un bonheur égoîste en imposant aux autres les tâches désagréables et les inconvénients". (Page 170)

Un polar japonais qui se lit… par les deux bouts !
Magi Inoue est une autrice japonaise de romans policiers qui aime manifestement jouer avec les codes du genre et avec la perception du lecteur. Ses intrigues reposent beaucoup sur la logique et sur des constructions narratives originales. Dans "Les Mystères de la rue Ginnami", elle pousse particulièrement loin ce principe en proposant trois enquêtes racontées par deux fratries différentes. Le lecteur est ainsi invité à regarder les mêmes événements sous deux angles, à confronter les raisonnements et à découvrir que ce que l'on croit avoir compris peut prendre une tout autre signification lorsqu'on change de point de vue.

L'histoire se déroule à Yokohama, dans la rue commerçante de Ginnami, une galerie marchande qui s'est développée à l'origine aux abords du temple Shôden. On imagine une petite communauté où les commerçants se connaissent, où chacun a son histoire et où les relations de voisinage jouent un rôle important. Mais le quartier est aussi marqué par le temps qui passe : certains commerces ont du mal à survivre et la question de leur transmission devient préoccupante.
Au bout de la rue commerçante se dresse un imposant portail qui marque l'entrée du temple Shôden. Derrière celui-ci, il faut gravir un escalier qui paraît interminable pour parvenir au bâtiment principal, installé tout en haut de la colline. Le temple domine ainsi physiquement le quartier, mais il lui donne également une partie de son identité.
Le nom de "Shôden" désigne ici "Daishô Kangiten", la divinité principale du temple Ginnami. Et c'est là que, pour une lectrice assidue de tout ce qui concerne l'Inde, le roman réserve une petite surprise particulièrement intéressante. Derrière cette divinité japonaise se trouve en effet une figure bien connue du panthéon hindou : Ganesh.
Ganesh, le dieu à tête d'éléphant, fils de Shiva et de Parvati, est l'une des divinités les plus populaires de l'hindouisme. Au Japon, il a été intégré au bouddhisme ésotérique sous la forme de Kangiten, également appelé Shôten. La figure n'est donc pas simplement "importée" telle quelle : elle a été adaptée et réinterprétée dans le contexte religieux japonais. Une divinité indienne a ainsi trouvé une nouvelle place dans un univers culturel et spirituel très différent, avec une iconographie et des pratiques propres au Japon.
Cette transformation m'a particulièrement intéressée. Il y a quelque chose d'assez fascinant à reconnaître, derrière une divinité présentée comme japonaise, une figure familière du panthéon hindou. Celui qui connaît Ganesh peut ainsi regarder Shôden avec un œil différent et mesurer la façon dont les religions et les cultures se rencontrent, voyagent et se transforment. Même le rat associé à cette divinité fait écho à l'iconographie indienne de Ganesh, où la souris ou le rat est traditionnellement sa monture.
C'est dans ce décor que nous allons faire connaissance avec les deux familles qui vont mener les enquêtes. D'un côté, les trois sœurs Uchiyama, Sasami, Tsukune et Momo, dont les parents sont propriétaires d'un restaurant de yakitori installé dans la galerie marchande. De l'autre, les frères Kogure : Genta, Fukuta, Gakuta et Ryôta. Leur mère est morte et leur père est régulièrement en déplacement. L'aîné, Genta, travaille en cuisine dans un restaurant français.
La particularité du roman tient justement à ces deux fratries. Elles vont enquêter sur les mêmes affaires, mais chacune à sa manière. Ce ne sont donc pas trois enquêtes suivies de trois autres complètement différentes : ce sont les mêmes événements qui nous sont présentés à travers deux regards. Et c'est là que le mécanisme imaginé par Magi Inoue devient particulièrement intéressant. Un détail auquel on n'avait pas prêté attention prend soudain de l'importance ; une interprétation semble moins évidente ; un personnage que l'on croyait avoir compris peut se révéler sous un autre jour.
La première affaire commence avec un accident de voiture survenu dans le virage de la côte Ginnami. Le véhicule termine sa course devant l'épicerie Hakamada, située à mi-hauteur de la côte. Le commerce est tenu par des septuagénaires qui, n'ayant pas d'héritier, cherchent sans succès un repreneur. L'homme au volant est un agent immobilier et sa mort est pour le moins surprenante : il s'est étouffé avec une brochette de yakitori.
La deuxième enquête se déroule au collège. Un instrument de musique, un Hasegawa, fabriqué dans le cadre d'un concours de projets de recyclage organisé par la municipalité de Yokohama, se retrouve au centre d'un incident. L'objet est lié à Shio Hasegawa, élève de la même promotion que l'un des frères Kogure, et cette affaire va faire ressurgir une histoire de faux bijou. Une nouvelle fois, ce qui semble être un incident isolé va révéler des liens et des secrets que l'on ne soupçonnait pas.
La dernière enquête se déroule entre deux typhons, autour de la rivière Amatsuse. Elle mêle la disparition d'une jeune femme d'origine vietnamienne, un fournisseur de viande qui a fait faillite et un mystérieux circuit gastronomique. C'est une intrigue qui permet aussi de retrouver ce qui constitue le véritable fil conducteur du roman : la nourriture.
Car on mange beaucoup dans "Les Mystères de la rue Ginnami". La nourriture et la cuisine sont omniprésentes : des yakitori aux autres plats japonais, des différents établissements de restauration aux métiers du commerce de bouche, de l'épicier fournisseur de sauce soja au grossiste en viande… La cuisine est presque un personnage à part entière. Elle relie les habitants, les familles et les différentes affaires, qui sont souvent discutées autour d'un plat.
Même les prénoms peuvent avoir un rapport avec la cuisine. Au Japon, les parents choisissent d'abord une sonorité, puis les idéogrammes, les kanji, qui vont lui donner une signification particulière, souvent en lien avec la nature, les saisons ou certaines valeurs. Dans le roman, l'une des protagonistes se prénomme Tsukune. Or une tsukune est une boulette de viande, généralement de poulet, très souvent préparée et cuite sous forme de brochette, notamment dans les restaurants de yakitori. Un choix de prénom qui prend évidemment tout son sens lorsque l'on sait que les parents de Tsukune tiennent justement un restaurant de yakitori. La cuisine n'est donc jamais très loin, jusque dans les prénoms des personnages !
"Les Mystères de la rue Ginnami "donnent ainsi véritablement l'eau à la bouche. Il ne serait d'ailleurs pas étonnant qu'après avoir refermé le livre, vous ayez envie de manger japonais !
J'ai également beaucoup apprécié tout ce que le roman permet de découvrir de la culture japonaise, sans jamais donner l'impression de vouloir nous faire un cours. On découvre la vie d'une galerie commerçante, les relations entre les habitants, les traditions religieuses, la culture culinaire, mais aussi l'écriture et la calligraphie. Le lecteur est plongé dans un quotidien japonais qui lui est parfois familier et parfois totalement dépaysant.
Pour quelqu'un qui n'a pas l'habitude de lire des romans japonais, les mots d'origine japonaise peuvent d'ailleurs constituer une petite difficulté. Il faut reconnaître que retenir les noms des nombreux protagonistes, dans un roman où les dialogues sont omniprésents, n'est pas toujours simple. Entre les sœurs Uchiyama, les frères Kogure, les commerçants, les élèves et les différents personnages qui interviennent dans les enquêtes, on peut rapidement avoir besoin de se rappeler qui est qui. Je conseillerais donc de lire les histoires assez rapidement et de ne pas trop espacer les deux versions d'une même enquête. Garder les personnages en mémoire permet de mieux apprécier le jeu de miroir imaginé par l'autrice.
Ce qui m'a finalement le plus séduite dans ce roman, c'est justement cette idée de raconter deux fois les mêmes affaires sans jamais donner l'impression de raconter exactement la même histoire. Les sœurs Uchiyama et les frères Kogure observent le même monde, mais leur histoire familiale, leur âge, leur personnalité et leur expérience les conduisent à ne pas regarder les événements de la même manière. Ce procédé permet au lecteur de revenir sur une affaire qu'il croit avoir comprise et de la découvrir autrement.
"Les Mystères de la rue Ginnami" est donc à la fois un roman policier qui se lit dans les deux sens, à l'européenne comme à la japonaise, une immersion dans le Japon du quotidien et une promenade gourmande dans une galerie commerçante de Yokohama. C'est aussi une jolie occasion, pour qui s'intéresse à l'Inde, de retrouver Ganesh sous un visage inattendu, celui de Kangiten ou Shôten, et de constater comment une divinité issue du panthéon hindou a été réinterprétée et intégrée à la culture religieuse japonaise.
Une lecture dépaysante, originale et gourmande, qui demande parfois un petit effort pour retenir les noms, mais qui récompense le lecteur par une construction vraiment singulière. Et après avoir refermé le livre, une chose est certaine : on aura appris quelques petites choses sur le Japon… et probablement envie de manger des yakitori !
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"Les mystères de la rue Ginnami"
Les sœurs Uchiyama mènent l'enquête
Les frères Kogure mènent l'enquête
de Magi Inoue
Titre original : "Ginnami Shotengai no Jikenbo Sister Hen"
Traduit du japonais par Dominique Sylvain et Mai Beck
Éditions "J'ai lu" - Date de parution : 13 mai 2026 - ISBN : 978-2290431542 - 512 pages - Prix éditeur : 24 euros






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