"Babyji" de Abha Dawesar

J'avais toujours eu l'idée qu'il se passerait quelque chose dans ma vie, quelque chose qui la transformerait. Après la puberté, je fus un rien déçue que tout continue plus ou moins comme avant. Maintenant, pourtant, l'attente semblait enfin terminée. Je ne savais pas trop ce qui surviendrait ni ce que cela signifierait, mais j'étais poussée par une force que personne ne pouvait tempérer.
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Babiji est une véritable tête brûlée, son statut de fille unique et son aisance aux études lui donnent à seize ans une assurance hors norme. Quant à la ville où elle vit, Delhi, ville aux multiples facettes, elle nous apparaît sous un angle rempli de contradiction. Anamika, seize ans, a tout de l'adolescente parfaite. Elle est fille unique issue de la caste des brahmanes, ses parents travaillent tous deux et ils vivent à Delhi dans une maison confortable. Elle est studieuse, elle a de l'ambition, elle brille dans toutes les matières surtout en physique contrairement aux autres camarades de sa classe. Dans son école, elle a le très respectueux titre de "Premier Préfet" et est donc chargée de la discipline des élèves, sans compter qu'elle est la choucou du directeur et des professeurs qui n'hésitent pas à demander son opinion sur des choses importantes pour le bon fonctionnement de l'établissement scolaire. Mais à seize ans, l'on a envie d'expérience et l'on est curieux de certaines choses de la vie, dont la sexualité. Anamika fait partie de ces adolescents qui rêvent de découvrir ce monde inconnu et ailleurs que dans le livre du "Kama-sutra" de Vatsyayana qu'elle lit en cachette de ses parents. Contrairement aux autres filles de son âge, elle est plutôt à regarder les filles et les femmes que les garçons de son âge ou les hommes. Elle a toujours rêvé que dans les films Bollywood elle tiendrait le rôle de l'homme ou s'imagine dans la peau de Humbert Humbert, le narrateur de Lolita de Nabokov. Une rencontre dans son école, une mère d'un futur élève, va changer le cours de sa vie. Cette belle femme - une indienne moderne, divorcé, qui fume et qui consomme de l'alcool, une femme libre et indépendante - commencera par l'invité chez elle. Pour Anamika, cette rencontre est une révélation, et elle éprouvera dès le premier regard des sentiments forts voire amoureux pour cette femme. Anamika ressentit le besoin de lui donner un nom unique, "proportionnelle à l'immensité de la révélation qui se fait jour en elle", ça sera "Linde", faisant référence à son cher pays "L'Inde". La jeune femme et la femme auront une liaison secrète passionnée, très intime et n'auront aucune limite dans leur exploration que le monde extérieur.


C'est également le hasard qui amène Rani à devenir la nouvelle domestique de la famille, à peine quelques jours après qu'Anamika l'ai surprise entrain d'uriner sur le terrain vague où se trouvent les jhuggis (habitations de bidonville) en rentrant de sa première visite chez Linde. Rani est de la plus basse caste, elle est belle, soumise, mariée et femme battue. Anamika aime les belles femmes, et n'a que faire des conventions et des règles. Elle noue avec Rani, dont le prénom signifie "reine" une relation tendre et charnelle. Rani surnommera Anamika "Babyji" ou son petit prince. Dans cette naissance de l'éveil du désir que porte Anamika, elle s'éprend également de Sheela, une camarade de classe, aussi claire de peau qu'une actrice de Bollywood. Mais Sheela est plus difficile à dompter que Linde et Rani car elle n'avait jamais eu de relation intime. La tâche sera encore plus dure car Anamika aura à faire à des concurrents de sa classe, son meilleur ami Vidur et le bad-boy de la classe Chakra Dev Yadav. Anamika devra jouer plusieurs rôles : fille parfaite devant ses parents, amante pour deux femmes, éducatrice pour son amie de classe, meilleure amie, Premier Préfet dans son école, professeur pour son amante, ... Elle sera confrontée à un bon nombre de réflexions sur la vie qu'elle associera à la physique quantique ou aux traits de son pays. Avec ses seize ans, outre la découverte de la sexualité, elle entrera de plain-pied dans une nouvelle ère où il faut penser en l'avenir mais où les adultes apparaitront sous un autre jour, plus ouverts, souvent sans tabous, disant les choses franchement même leurs envies les plus intimes.


"Babyji" est l'interaction entre l'Inde dite moderne et l'Inde dite traditionaliste. Les parents à Anamika sont certes modernes - ils ont une fille, ils attachent de l'importance à son éducation et non à son mariage, la mère de famille travaille, ils accordent peu ou pas d'importances sur la différence de castes, ... - mais pour autant ils restent très puritains, peu démonstratifs de leurs sentiments et montrent très peu leur affection. Anamika vit dans un Delhi moderne avec le confort de sa maison où elle possède sa propre salle de bain mais à son opposé lorsqu'elle se rend chez Linde, qui n'habite pourtant pas loin, elle est confrontée aux côtés pauvres de Delhi avec ses bidonvilles et ses gens qui défectent au vu et au su de tous ou qui injurient. Anamika vit dans un cocon sécurisé par ses parents et par l'école qu'elle fréquente, un bus assure le ramassage scolaire, Anamika a défense d'emprunter les transports publics et elle commence à peine à avoir l'autorisation de se rendre chez ses amis en vélo ; à l'opposé Abha Dawesar nous donne l'exemple à travers une scène ce que les jeunes filles sont confrontées de la part du sexe opposé, des hommes qui profitent du manque de place dans un bus pour peloter une femme et même s'y masturber. Anamika est respectueuse de ses parents comme l'induit son éducation, mais à l'opposé elle n'hésite pas à mener un double jeu, à dormir ou à caresser sa domestique, à se rendre même la nuit chez Linde pour assouvir ses pulsions sexuelles, mentir ou ne pas les informer sur les endroits où elle se rend souvent en douce. Elle est pareille avec ses amis. Avec Vidur son meilleur ami avec qui elle partage la même table à l'école depuis des années, elle n'hésite pas à fricoter avec son père et à lui cacher ses relations avec Sheela, et pourtant Vidur voue pour Anamika un véritable culte. Avec Sheela, elle n'hésite pas à toujours vouloir plus d'elle, en allant presque à la forcer d'accepter ses caresses toujours plus intimes alors que Sheela veut simplement découvrir mais avec douceur la sexualité. Anamika jouera également un double rôle avec Linde et Rani. En lisant "Babyji", on peut avoir l'impression que tous les personnages qui l'entourent sont ses pions qu'elle place et déplacent à sa guise et surtout selon son humeur. Anamika est une fille qui n'a pas peur de rien, sans doute la naïveté de son âge la rend ainsi. Elle fonce dans le tas, elle est souvent effrontée, irréfléchie, ... Mais pourtant cela lui réussi merveilleusement bien, car au lieu que les personnes visées soient vexées sont en effet flattées par sa franchise. Son comportement aurait pourtant pour effet de manquer de respect envers ses aînés, une chose très importante et indissociable en Inde, et qui pourtant ne lui cause aucun préjudice.

Cette analyse n'est pourtant qu'un exemple des messages qui sous-entend ce roman. Abha Dawesar met une place importante à l'homosexualité à travers ses lignes certes, mais aborde un tas de sujets : le féminisme, la commission Mandal (quotas dans les écoles, administration et autres pour les hors-castes), l'auto-immolation d'étudiants, le système des castes, les tensions entre les castes, les projets pour alphabétisation des domestiques, le fonctionnement de l'éducation indienne, les études aux États-Unis, les violences domestiques, ... Elle y associe la physique, les sciences et les mathématiques (domaines de prédilection de l'auteur) et la littérature en citant Lolita de Nabokov, Dostoïevski, Sarthre, Kundera, Bradbury par exemple. L'Inde, le pays, est très présente, ellle est citée maintes fois en référence, très souvent décrite comme une muse, un élément de comparaison à la vie, il y a pour commencer le surnom donné par Anamika à son amante et resurgit à de nombreuses occcasions de manière méthaphorique. Un hommage sans doute de l'auteur à son pays et qui recèle bien plus que du patriotisme. De plus, le roman pourrait presque être intemporelle, certains le situerais dans les années 1980 (logique si l'on tient compte de la l'année où la Commission Mandal a été mise en place), d'autres en 1990. La seule certitude, c'est qu'elle ne pourrait pas se situer dans les années 2000 avec l'explosion d'internet et des téléphones mobiles. D'ailleurs, il serait presque intéressant d'imaginer les effets de la nouvelle technologie sur le récit, Anamika aurait sans doute pousser le vice encore plus loin. C'est tous ces aspects qui m'ont motivé à continuer à lire ce livre, car j'avoue que les premiers chapitres j'étais loin d'être emballée. Sans doute, les relations d'Anamika m'étaient trop exagérées (et m'ont fait penser à "L'Agenda des Plaisirs" pour lequel je n'ai pas adhéré). Anamika reste pour autant, pour moi, une fille exaspérante et l'ai été durant toute la lecture. Abha Dawesar est connue pour aborder des sujets souvent "tabous" comme la sexualité. Dans ce deuxième roman, pourtant, ayant lu d'autres plus récents, je trouve pourtant qu'elle n'a pas encore passé cette frontière où elle parle des relations intimes dans ses moindres détails, et heureusement d'ailleurs, il aurait été indigeste. Je maintiens que Abha Dawesar est une auteure à part, on aime ou l'on n'aime pas ce qu'elle écrit. "Babyji" a été le roman qui l'a révélé et il est toujours bien de se forger sa propres opinion sur ce dernier, et comme je l'ai dit précédemment le faite que l'auteur y intègre autant de sujets concernant l'Inde, sans parler des merveilleuses descriptions pour son pays, sont vraiment la valeur ajoutée qui le rend intéressant. De plus, on y trouve une très bonne qualité et style d'écriture, on ressent que ce roman a été travaillé, peaufiné, ... 



L'univers était chaotique et relatif. Ces aspects-là pouvaient se mesurer. Il existait quelques faits concrets sur lesquels on pouvait baser une façon de vivre sa vie. Je m'étais toujours moquée de la religion comme d'une béquille destinée aux masses, ce n'était donc même pas envisageable. Il nous avait fallu deux mille ans pour découvrir que nous ne savons rien. Cette instant-là, où j'étais affalée sur mon lit, changea toute ma vie. J'étais soudain libre. Libre et libérée du fardeau de la connaissance, et donc de toute morale qui en découle. Seuls comptaient les sentiments. Et les sensations.
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Delhi est une cité obscure. La nuit, le ciel s'affaisse sous une poussière pesante. Des émanations puissantes comme vingt cigarettes vous brûlent chaque jour les poumons. L'air nocturne est dense - on n'y voit rien. Il se passe des choses, dans le noir. Des hommes se font tuer. Leurs cris d'angoisses, personne ne les entend. Si c'est l'hiver les matins sont enveloppés de brouillard et l'on découvre les cadavres qu'à dix heures, une fois dissipé le linceul de brume. Des femmes se font violer sur les parkings des cinémas, souvent par plusieurs hommes. Elles ramassent leur dupatta déchiré et rentrent chez elles pour échapper au scandale. A Delhi, tout le monde s'en plaint, la criminalité s'est aggravée. Mais non, voyons. A Delhi, rien ne change.
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Delhi est une ville où tout se passe dans la clandestinité. Une ville où l’horizon disparaît derrière les émissions de microparticules et où les journées sont brûlantes. Une ville sans amour mais avec des tonnes de passion. Comment la passion sans amour peut-elle exister, demandez-vous ? Tout comme le sexe sans vie nocturne. Delhi bouillonne lentement, secrètement. Ce qui en ressort, c’est l’urgence.


Delhi est telle qu'elle est - lente, morte, secrète, et polluée - parce qu'elle ne dispose pas de transports en commun dignes de ce nom. A n'importe quelle heure du jour, on peut voir des bus tellement bondés que c'est tout juste s'ils ne versent pas à chaque virage. Les gens s'accrochent aux accès, à l'avant et à l'arrière, parce qu'en général les portes sont tombées. La Delhi Transportation Corporation, déficitaire depuis ses débuts, se plaint que la majorité des usagers voyagent sans ticket.
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Linde avait des idées sur moi, sur le genre de personne que j'étais, et j'ignorais jusqu'à quel point elles correspondaient à la réalité. Je repensai à un théorème sur les triangles isométriques, vu en cours de géométrie. Des lois proclament dans quelles conditions certaines formes étaient égales à d'autres. Pouvait-on établir de la même manière le plan des êtres humains, ou était-il inévitable que s'y glissent des erreurs ?
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Nous étions toutes les trois des tranches d'un même cerveau. Nos pensées et nos sentiments étaient pareils à un fleuve descendu des montagnes et coulant dans les plaines vers l'embouchure de la baie du Bengale. Tout comme l'Inde elle-même, avec sa géographie sacrée chevauchant de nombreux State et empêchant de représenter en jargon politique et les mouvements séparatistes de la découper avec précision. C'était un sentiment tout nouveau d'appartenance, d'aventure, de partage, une sensation d'être bien davantage qu'un simple individu.
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Je jetai un coup d’œil à plusieurs photos de format carré, dans une pub de la section en couleurs du journal. Une fille de l'Inde centrale y rayonnait, me rappelant Rani. Un éléphant dans une herbe verte et luxuriante me donna envie de marcher pieds nus. Un temple de pierre sur une plage éveilla une immense nostalgie pour le passé de l'Inde, ses rois, ses reines, et son âge d'or. En caractère gras, en bas de page, était écrit : "L'Inde, mon Inde." Il s'en dégageait toute la chaleur et le charme qu'on associait à ce pays. Je le ressentais dans chaque fibre de son être.
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Sa voix était devenue très paisible. On aurait presque cru qu'elle s'écoutait exprimer ses pensées. J'étais sous le charme. Il me semblait qu'elle détenais une sagesse secrète qui m'échappait. Elle ressemblait à l'Inde, un pays mystérieux vieux de milliers d'années. On pouvait écrire des livres sur elle, mais sous le texte et les couches de peinture, tout au font de ses entrailles, il y avait quelque chose que personne n'avait compris. C'était la raison pour laquelle les Moghols et les Anglais, les Portugais, les Hollandais, les Français, Coke et Pepsi, Start TV, tout le monde venait, occupait, installait son campement. Ce n'étaient pas seulement les épices, le Koh-i-Noor et la main-d’œuvre bon marché, mais une qualité fascinante et inaccessible qui laissait toujours surprendre mais jamais comprendre.
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Babyji

De Abha Dawesar

Titre original : Babyji

Traduit de l'anglais par Isabelle Reinharez

Broché - Éditions Héloïse d'Ormesson (1 mars 2007) - 445 pages - ISBN : 978-2350870496 - Prix éditeur : 22 €

Poche - Editions Héloïse d'Ormesson (22 mai 2008) - Collection 10/18 - 475 pages - ISBN : 978-2264046710 - Prix éditeur : 8,80 €


Prix : "Prix Lambda Literary" 2005 dans la catégorie Lesbian Fiction et en  2006 le "Stonewall Book Award" for Fiction.


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