• Véronique Schauinger

"Kabuliwallah" de Rabindranath Tagore

Je n'ai jamais quitté Calcutta, et c'est précisément pour cette raison que j'arpente en esprit le monde entier. Je donne peut-être l'impression d'être condamné à rester enfermé chez moi, mais en réalité, j'aspire en permanence à partir dans le vaste monde. Il suffi que j'entende le nom d'un pays étranger pour qu'aussitôt je m'y envole en imagination, et lorsque j'aperçois un étranger, immédiatement, l'image d'une chaumière sur une berge lointaine ou sur quelque pente boisée se forme dans mon esprit, et je me représente la vie libre et plaisante que je mènerais là-bas.
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"Kabuliwallah", "Kabul" en référence à la ville de Kaboul en Afghanistan et "wallah" - marchand ambulant ou marchand de rue - est un des vingt-deux récits qui composent ce recueil de nouvelles du grand Tagore, Prix Nobel de Littérature en 1913. Bengali de son état, c'est bien évidemment au Bengale et à Calcutta que Tagore nous transporte à travers ce sublime ouvrage. Le Bengale baigné par ses fleuves ; ses champs de canne à sucre sauvages ; ses grands propriétaires fonciers ; une vie rythmée par les saisons, les fêtes et par les dieux ; le flot incessant de renonçants ; ses théâtres populaires et itinérants. Et puis Calcutta, la capitale du Raj britannique et ses demeures ; Calcutta la ville des espoirs à naître ou des rêves brisées ; les journées rythmées par les appels des wallahs ; Calcutta et ses écoles privées. Dans "Kabuliwallah", nous y retrouvons certes une époque éloignée - vieille d'un siècle - et pourtant nous la sentons si proche de nous, tout comme les personnages qui peuplent ses pages. Certaines traditions, certains us et coutumes sont restés figés dans cet autre temps. Certes l'Indépendance a depuis longtemps été proclamée, mais les mariages arrangés et les dots rythment toujours la vie des indiens ainsi que la notion de caste et tout ce qui incombe. Sans doute le mariage de jeunes enfants ne fait pas encore parti du passé dans l'Inde reculée. Mais c'est avant tout l'importance des fêtes religieuses et des saisons qui continuent à exister encore aujourd'hui, et le lecteur peut constater qu'elles font partie intégrante de chacune des nouvelles de Tagore.



"Kabuliwallah" recèle de récits touchants, presque intimes, comme si Tagore y aurait semé ses propres souvenirs et ses propres expériences. Le lecteur y trouvera tour à tour des histoires concernant des relations entre époux, de relations père-fille, de relations avec sa belle-famille, d'amitié et de souvenirs d'enfance, des rencontres éphémères, des histoires d'héritage, ... On ne peut qu'être conquis(e) par ces nouvelles. Une jeune femme d'une beauté et d'une grâce parfaite qui se fait délaisser par son époux qui préfère les mondanités que la compagnie de son épouse. Une amitié forte qui disparaît à cause d'un conflit avec un citronnier jouxtant deux terrains. Une fillette se liant d'amitié avec un marchand ambulant. Un père qui n'a pas réussi à payer l'intégralité de la dot pour sa fille chérie et qui s'en mords les doigts. Une fillette orpheline qui voit son avenir réduit à néant lors du départ de son patron pour la ville. Une femme qui se laisse mourir car elle n'arrive pas à donner à son mari - remarquable auteur et qui pourtant n'a pas le succès escompté - un fils. Un jeune visiteur qui donne un sentiment de confiance à toutes les personnes qu'il approche mais qui a la bougeotte. Un jeune fils moderne et cultivé qui se retrouve à gérer le patrimoine de son père parti à Bénarès. Un veuf qui se met à la satire pour préparer la dot de sa fille et qui délaisse sa progéniture. Une gardienne de temple au caractère bien trempé qui fait peur aux dévots. Mais le plus étonnant est ce vieux ghât - un escalier qui descend vers un cours d'eau - et qui a durant sa longue vie croisé des générations de villageois. Il prend la parole et nous livre son plus précieux souvenir et peut-être la révélation d'un mystère. Mais je ne vous livre pas tout. Une intéressante postface sur Tagore et écrite par Bee Formentelli, la traductrice, conclue en beauté la lecture de cet ouvrage. "Kabuliwallah" est une véritable exaltation pour son lecteur. Lire ce recueil, vaut autant que de lire vingt-deux romans en une version concentrée. On se délecte de chacune de ses histoires, on s'y imprègne, on les savoure, on les vit. Chacune d'elle peut nous fait vibrer et nous apporter beaucoup de sagesse. Un excellent cru par un grand artiste.




Comptes rendus et critiques commencèrent à se succéder dans les journaux. Dakshayani ne s'était pas trompée : d'un bout à l'autre du pays, les critiques, incapables, soit dit en passant, d'en comprendre un traître mot, étaient très impressionnés par le livre et s'écriaient d'une seule voix : "Jamais un livre aussi dense, aussi substantiel n'a encore été publié à ce jour."
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Par ailleurs, il n'est pas pire fléau qu'un garçon de treize ou quatorze ans. Il n'y a rien de beau en lui ; on ne peut pas dire non plus qu'il soit utile en quoi que ce soit ; il n'inspire aucune affection, et personne ne recherche sa compagnie ; s'il adopte un ton modeste, son langage sonne faux et s'il dit des choses sensées, il semble arrogant ; qu'il prenne la parole, et on le perçoit comme un intrus ...
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Kabuliwallah de Rabindranath Tagore

Nouvelles choisies, traduites du bengali (Inde) et présentées par Bee Formentelli

Éditions Zulma Format broche : Parution du 11 février 2016 - ISBN 978-2-84304-712-1 - 400 pages- Prix éditeur : 22 €

Format poche : Parution du 19 mars 2020 - ISBN : 978-2-84304-945-3 - 336 pages - Prix éditeur : 9,95 €


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