"La onzième heure" de Salman Rushdie
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"L'horreur c'est l'horreur. Une chenille devient papillon. La fin arrive à la fin. (Page 280)
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Au début, nous n'avons pas remarqué que le changement était dans l'air. Les cars, les bus, les trams suivaient leur itinéraire habituel à travers la ville et nos vies elles aussi respectaient leurs shémas immuables : les promenades du dimanche matin autour du champ de courses, les parties de canasta le soir autour d'une nouvelle table de jeu recouverture de feutrine, notre parcours de gold au Willington Club. Et puis, sans prévenir - il y eut peut-être des signes avant-coureurs, mais nous étions trop enfermés dans nos habitudes pour les percevoir -, les noms se mirent à changer. Et après, les noms, le reste suivit. (Page 37)

Depuis plus de quarante ans, Salman Rushdie déploie une œuvre où le réel dialogue constamment avec le mythe, le merveilleux et l'imaginaire. Son écriture, souvent associée au réalisme magique, mêle avec une étonnante fluidité la fantaisie et le quotidien, faisant surgir l'extraordinaire au cœur même de la vie ordinaire. Connu avant tout pour ses grands romans, des "Les enfants de minuit" aux "Les versets sataniques", en passant plus récemment par "La Maison Golden" ou "La Cité de la victoire", il s'est plus rarement aventuré sur le terrain de la forme courte. Trente ans après "Est, Ouest", il y revient avec "La onzième heure", un recueil qui rassemble cinq nouvelles écrites à différentes étapes de sa vie et de sa carrière.
Première œuvre de fiction publiée depuis l'attaque dont il a été victime en août 2022, "La onzième heure" s'inscrit inévitablement dans un contexte particulier. Son titre renvoie à cet instant où le temps paraît soudain plus précieux parce qu'il se fait plus rare, ce moment suspendu où quelque chose peut encore être accompli avant qu'il ne soit trop tard. Salman Rushdie a confié que cette expression s'était imposée à lui après l'agression qui a failli lui coûter la vie. Sans transformer le recueil en confession, ce choix éclaire d'un jour nouveau la réunion de ces cinq nouvelles écrites à différentes périodes de son parcours. Toutes semblent traversées par les mêmes interrogations sur le temps, la mémoire, la disparition et la capacité des histoires à survivre à l'effacement.
Situées entre l'Inde, l'Angleterre et les États-Unis, les cinq nouvelles qui composent le recueil explorent des univers très différents. On y rencontre notamment deux amis de longue date confrontés au poids des années, une musicienne dont le talent semble toucher au surnaturel, un universitaire revenu d'entre les morts ou encore un jeune écrivain hanté par l'héritage laissé par un mentor disparu. Derrière cette diversité de personnages et de situations, Salman Rushdie tisse pourtant une réflexion commune sur le vieillissement, les souvenirs, la création artistique, les liens qui nous unissent aux autres et les traces que nous laissons derrière nous.

Toute la puissance de son écriture se retrouve dans ces pages. Typiquement « "rushdien" par sa maîtrise de la narration, son humour, son érudition et son goût pour les récits enchâssés, le recueil fait surgir l'extraordinaire du quotidien avec une apparente facilité. Comme dans l'ensemble de son œuvre, l'auteur excelle dans l'art de partir d'un détail concret, d'un personnage ou d'une situation familière pour ouvrir sur des questionnements universels. Le réel y côtoie naturellement le merveilleux, tandis que l'intime se mêle à une réflexion plus vaste sur le sens de l'existence.
Et même si ces cinq récits relèvent pleinement de la fiction, il est difficile de ne pas y percevoir quelque chose de plus personnel. Non pas sous la forme de confidences directes ou d'un récit autobiographique, mais à travers des préoccupations qui semblent habiter l'écrivain au moment où ces textes sont réunis. Le lecteur pourra ainsi avoir le sentiment que Rushdie partage, par le détour de la fiction, certaines de ses réflexions sur le temps qui reste, les lieux que l'on a habités, les amitiés qui traversent les décennies, la création artistique ou encore la manière dont les êtres continuent de vivre dans notre mémoire. Derrière les personnages et les histoires imaginées affleure parfois la voix d'un auteur qui interroge son propre parcours, ses souvenirs et l'héritage qu'il laissera derrière lui.
La liberté avec laquelle Salman Rushdie navigue entre les genres, les registres et les époques constitue l'une des grandes réussites du recueil. Chacune des cinq nouvelles possède sa tonalité propre, son rythme et son univers, tout en participant à une réflexion d'ensemble. Certaines toucheront sans doute davantage selon la sensibilité de chacun, mais toutes portent en elles une émotion, une inquiétude ou une interrogation profondément humaine qui continue de résonner une fois la lecture achevée.
La véritable force de "La onzième heure" réside sans doute dans le dialogue que ces textes entretiennent entre eux. Pris séparément, ils constituent déjà de remarquables récits. Ensemble, ils composent une méditation subtile sur le temps, la mémoire, la création et la mortalité. Pourtant, jamais Salman Rushdie ne cède à la gravité excessive. Même lorsque la mort rôde ou que l'effacement menace, l'imagination demeure une force de résistance. Les histoires deviennent alors un moyen de préserver ce qui disparaît, de transmettre une mémoire et de donner une forme durable à l'expérience humaine.
C'est aussi un livre qui invite à ralentir. Une belle ironie pour un recueil intitulé "La onzième heure" : là où son titre pourrait évoquer l'urgence, il appelle au contraire à prendre son temps. Ces cinq récits ne se dévorent pas ; ils se dégustent. Ils demandent que l'on s'attarde sur leurs images, leurs résonances et leurs silences. Chacun laisse derrière lui une empreinte discrète qui continue de se déployer longtemps après sa lecture.
"La onzième heure" est ainsi de ces livres que l'on referme lentement, tant les histoires qui le composent continuent de résonner bien après leur lecture. On y retrouve tout ce qui fait la richesse de l'univers de Salman Rushdie : une imagination foisonnante, une intelligence malicieuse, une profonde humanité et un art du récit remarquable. Cinq nouvelles à la fois lumineuses et mélancoliques qui rappellent que la littérature demeure l'une des plus belles façons d'apprivoiser le temps qui nous est donné, de préserver les lieux où nous avons vécu et les êtres que nous avons aimés, et de faire reculer, ne serait-ce qu'un instant, l'effacement auquel rien n'échappe.
Je sais que j'ai l'air fou. J'y travaille. Je tente d'extraire la pierre. (Page 260)
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La onzième heure
Salman Rushdie
Titre original : The Eleventh Hour
Tradition de l'anglais par Gérad Meudal
Éditions Gallimard - Collection "Du monde entier" - Date de parution : 11 juin 2026
ISBN : 9782073125347 - 320 pages - Prix éditeur : 23 euros






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