"Le Colis" par Anosh Irani

Si Madhu dans une autre vie revenait un jour sur terre, ce serait sous forme de guide touristique à Bombay, et son père et sa mère le sauraient dès le début parce que, à la seconde où elle descendait des nuages, glisserait dans l'utérus de sa mère et en ressortirait, elle commencerait à parler, et ses premiers mots désigneraient cette cage à ciel ouvert, cette plaie béante dans la ville, et alors que les docteurs, les infirmières, les aides-soignants, tout le monde se rassemblerait autour d'elle, elle annoncerait avec l'aplomb et la magnificence d'un dompteur de lions : Bienvenue dans la Cage. Bienvenue à Kamathipura.


Depuis bientôt trois décennies, Madhu erre dans le quartier rouge de Bombay, Lal Bazaar. Autrefois, elle comptait parmi les nombreuses prostituées du quartier mais aujourd'hui à plus de quarante ans, elle est réduite à la mendicité à un carrefour près de la gare centrale. Madhu est une hijra, une femme dans un corps d'homme. Elle fait partie des sept disciples de la gourou Gurumai, elle a donc le privilège de pouvoir servir sa maîtresse et de vivre auprès d'elle dans la Maison des Hijras. Avant sa rétrogradation, Madhu possédait une solide réputation dans l'art de s'occuper des colis fraîchement arrivés en ville. C'est donc naturellement vers elle que Padma, une tenancière et maquerelle de maison close très influente, va se tourner après la réception de sa dernière marchandise, une enfant de dix ans du nom de Kinjal et provenant du Népal. S'occuper des colis ou des "chhotti batti", les petites lumières, consiste à préparer des jeunes filles vierges - souvent encore des enfants - et à les débarrasser de tout mensonge dont celui de ne jamais espérer retrouver la liberté. S'occuper des colis, c'est également les préparer à une vie d'esclave sexuelle et de soumission. Madhu n'a pas d'autre choix que de mener à bien sa mission même si elle a, plus que jamais, du vague à l'âme.



"Le colis" est le second roman d'Anosh Irani qui a été traduit en français. Tout comme, "Le chant de la cité sans tristesse", Anosh Irani a posé son décor dans la ville de sa jeunesse : Bombay. Avec "Le colis", il nous transporte dans un des nombreux bas-fonds de la ville : Kamathipura ou quartier rouge, le quartier des prostitués. Il nous y conte l'histoire d'une hijra en fin de carrière et à travers elle, l'histoire d'une enfant promise à une vie d'esclave sexuelle. Deux chemins se croisent, deux destins, un drame. Madhu se retrouve à quarante ans à peine, détruite par la vie qu'elle a menée ou plutôt que l'on lui a sommé de vivre. Elle a connu la prostitution très jeune mais aujourd'hui elle se retrouve sur le banc de touche et y fait le bilan de sa vie. Elle n'est pourtant pas seule car elle vit au sein de la famille - certes hétéroclites - des hijras. Sa gourou Gurumai l'avait prise sous son aile alors que Madhu n'était alors qu'un garçon âgé de 13 ans et l'a libéré de ses attributs masculins. Madhu a, de plus, un avantage inestimable et dont peu d'hijras possèdent, un ami précieux qui avait été un ancien client. Pourtant Madhu se sent amer. Elle vient de prendre conscience qu'elle s'était fait hypnotiser par sa gourou et ce que cette dernière lui racontait est bien loin de la vérité. Elle regrette d'être coupée de sa famille biologique et porte en elle l'humiliation de ces nombreuses années de prostitution. Elle vit mal avec son corps et regrette ce qu'elle est devenue. Alors qu'elle est au fond du trou, elle doit à nouveau se charger d'un colis. Madhu devient alors la "coach" d'une enfant vendue par sa famille comme une vulgaire marchandise et ayant une valeur marchande inférieure à une chèvre. Ce coaching doit permettre à cette enfant de faire le deuil de sa vie d'avant et l'aider à se préparer à sa vie future qui débutera dès qu'un homme aura procédé à son ouverture. Elle suivra alors le même destin que les nombreuses filles qui avaient séjourné dans cette même cage avant elle. Elle deviendra un objet sexuel qui se droguera à l'opium et à l’héroïne pour surmonter cette vie misérable et humiliante. Cette mission de "coach" rendra Madhu aussi inhumaine que tous les intermédiaires liés à ce commerce d'esclave. Pourtant, le travail incombé à Madhu se révèlera au final l'acte le plus humain de ce commerce et même de ce roman.

A travers l'histoire de Madhu, I'auteur Anosh Irani nous apporte énormément de détails sur la communauté des hijras : leurs origines complexes, leur langage secret mélange d'urdu et d'hindi, leurs mœurs, les us et pratiques, les codes, les règles ... Pour être en adéquation avec cet univers des hijras, Anosh Irani a tenu à maintenir dans son roman un langage familier et un tantinet vulgaire sans pour autant tomber dans la lourdeur, un exercice réussi avec brio par l'auteur. Bombay étant une énorme métropole et par sa position géographique a du mal à s'étendre contrairement à d'autres villes indiennes comme Delhi. Pour construire de luxueux immeubles, les promoteurs convoitent chaque mètre carré et peu importe si le quartier a une réputation sulfureuse. Cette frénésie de l'immobilier est également présente dans le roman. Pour écrire "Le Colis", Anosh Irani s'est inspiré au maximum de la ville de son enfance et il a exploité au maximum les éléments qu'il détenait sur ce quartier de Kamathipura, non loin de là où il vivait dans sa jeunesse. Il s'est également inspiré des témoignages qu'il a recueillis auprès de transgenres et de travailleuses du sexe.  "Le colis" offre une lecture apportant un véritable électrochoc. Anosh Irani nous offre une complète immersion dans un légendaire quartier chaud de Bombay. "Le colis" est un roman poignant où la fiction s'efface devant les histoires bouleversantes de Mahdu et de la petite Kinja. Une lecture puissante qui marquera les esprits et certaines âmes. 


Quand Madhu allait encore à l'école, quand elle portait encore un uniforme de garçon, elle avait entendu l'histoire d'un triangle quelque part, loin, et de gens qui se faisaient aspirer dedans puis envoyer dans un autre monde. Le quartier rouge, c'est exactement pareil. La plupart des prostituées avaient été forcées d'atterrir là, quelques-unes étaient venues de leur plein-gré, mais toutes s'étaient perdues dans ce trou noir. Il vous dépouillait progressivement jusqu'à vous réduire à une créature sans nom, sans passé, incapable de trouver la sortie.


Et pour une fille si jeune il était important de commencer à s'habituer à la vieillesse, cette invitée non désirée qui arrivait insidieusement, avec la grâce d'un danseur alors que son seul objectif était d'arracher toute élégance, toute romance, tout mouvement. Dans quinze ans, à vingt-cinq ans, le colis se sentirait vieille. Elle n'aurait sans doute pas besoin de dentier, ne verrait pas ses cheveux tomber par poignées sur le sol, mais ses os lui feraient mal. Après s'être tordue et contorsionnée dans un espace confiné nuit après nuit, elle aurait de l'arthrite. Mais elle vivrait. Tout comme Madhu avait vécu.

Le Colis

par Anosh Irani

Titre original : The Parcel

Roman traduit de l’anglais (Inde) par Mélanie Basnel

Éditions Philippe Rey - Date de parution : 4 janvier 2018 - ISBN : 978-2848766423 - 334 pages - Prix éditeur : 21 €

Finaliste du prix Rogers Writer's Trust et du prix du Gouverneur Général Dans la sélection des meilleurs livres de 2016 pour The Globe and Mail, Quill & Quire, National Post, CBC Books ...



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http://www.philippe-rey.fr/livre-Le_colis-367-1-1-0-1.html


Pour compléter cette lecture : "Les derniers eunuques" de Zia Jaffrey Films où l'on peut apercevoir le quartier rouge : - "Slumdog Millionaire" de Danny Boyle - "L'Inde fantôme" de Louis Malle - "Salaam Bombay !" de Mira Nair - "India Cabaret" de Mira Nair - "Talaash" de Reema Kagti - "Five Obstructions" de Lars Von Trier



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