"Le Sud" de Tash Aw 🇲🇾
- Véronique Schauinger
- il y a 2 heures
- 3 min de lecture
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Présélection pour le Booker Price 2025
Sui erre dans la maison, s'arrêtant dans chaque pièce. Parfois, elle touche un meuble - le bord ébréché d'une table ou les brins effilochés d'une chaise en rotin - comme le bref contact physique avec chacun de ces objets était capable de lui rappeler la première fois qu'elle est venue ici, il y a plus de vingt ans ; capable de faire resurgir le sentiment qu'elle avait éprouvé en entrant dans la maison - tranquillité et excitation égales ; familiarité et exotisme ; optimisme.

Tash Aw est un écrivain malaisien vivant aujourd’hui à Londres. Descendant d’immigrants chinois, il explore, à partir de son histoire familiale, les mémoires migratoires et les identités diasporiques de la Malaisie et de l’Asie du Sud-Est, régions marquées par une grande diversité nationale, ethnique et religieuse.
"Le Sud" (The South, 2025), présélectionné pour le prestigieux Booker Prize en 2025, constitue le premier volet d’un quatuor prometteur. À la fois intimiste et percutant, Tash Aw nous transporte dans une région du sud de la Malaisie — une petite bourgade se situant à trois quarts d’heure de route de la ville de Johor Bahru qui se situe face à Singapour — à la fin des années 1990, période charnière qui marque la fin de l’adolescence et de l’insouciance de l’un des personnages centraux.
"Le Sud" peut aussi se lire comme le récit politique d’une jeunesse contrainte de trouver sa voie dans le contexte de la crise financière asiatique, tandis que la dégradation du climat accentue la précarité des classes les plus pauvres.

L'histoire
Une famille d’origine chinoise quitte la capitale malaise pour passer les vacances dans le sud du pays, dans une ferme familiale récemment héritée. Mais ce qui fut autrefois une exploitation prospère ressemble désormais à un domaine à l’abandon, malgré les efforts de Fong, qui en assure la gestion avec dévouement malgré le manque d’argent. Jay est le fils cadet de Jack, professeur de mathématiques, et de Sui. Ce couple de classe moyenne mène, avec ses enfants — leurs deux filles Lina et Yin, et Jay — une existence confortable en milieu urbain. Chuan, âgé de dix-neuf ans, soit deux ans de plus que Jay, est le fils unique de Fong. Orphelin de mère, il a grandi dans l’arrière-pays malais, où il a très tôt appris la débrouille et la rudesse du travail manuel. Après cet été, Jay ne sera plus jamais le même. Loin de la capitale, son monde naïf et l’image rassurante de sa famille se fissurent. Il trouve refuge auprès de Chuan et entame un lent processus de transformation pour devenir, peu à peu, un homme. Un monde jusqu’alors inconnu s’ouvre à lui : l’argent s’y gagne à la sueur du front et l’avenir demeure incertain, mais l’urgence de vivre s’impose. Jay goûte aux expériences propres à l’adolescence, mais découvre surtout des sentiments nouveaux et profonds : celui d’un premier amour pour une personne du même sexe. "Le Sud" prend alors la forme d’un véritable roman d’apprentissage.

Au fil du récit, d’autres personnages gagnent en épaisseur et enrichissent la fresque familiale, notamment Sui et Fong. Sui, la mère de Jay, fille de maraîchers, autrefois éprise de son professeur de mathématiques, a troqué la fougue de la jeunesse pour une vie conjugale qu’elle semble parfois regretter. Fong, quant à lui, porte le fardeau d’une naissance illégitime, marqué par une existence en marge et par un sentiment d’infériorité sociale profondément ancré. À travers ces trajectoires individuelles, Tash Aw met en lumière des destins façonnés par le poids des origines, des déterminismes sociaux et des hiérarchies ethniques. Dans ce premier volet du quatuor, l’auteur compose une galerie de personnages complexes mais profondément humains, qui se dévoilent lentement, au rythme du temps et de la mémoire.
"Le Sud" se distingue par une écriture à la fois sobre et sensible, attentive aux silences, aux non-dits et aux tensions souterraines qui traversent les relations familiales. Le roman donne à voir, sans discours frontal, les mécanismes de l’exclusion sociale et raciale ainsi que les blessures intimes qu’ils infligent aux individus. L’espace du Sud, à la fois réel et symbolique, devient un lieu de transition et de révélation, où les personnages se confrontent à leurs désirs, à leurs regrets et à leurs espoirs inavoués. En donnant voix à une communauté souvent reléguée aux marges du récit national malaisien, Tash Aw propose une réflexion profonde sur l’identité, la mémoire et la transmission, tout en interrogeant la possibilité, pour chacun, de se construire une place dans une société fragmentée et inégalitaire.
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"Le Sud" de Tash Aw
Titre original : "The South"
Traduit de l’anglais par Johan-Frédérik Hel-Guedj
Éditions Flammarion - Date de parution : 7 janvier 2026 - ISBN : 9782080459411 - 128 pages - Prix éditeur : 22,50 €








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