• Véronique Schauinger

"Le Conteur" de Omair Ahmad

Mis à jour : mai 2

Le conteur contemplait la haveli, indécis sur la conduite à tenir, lorsqu'il vit une silhouette sortir sur la galerie à l'arrière de la bâtisse et se diriger vers les écuries. Malgré la distance qui les séparait, il remarqua qu'il s'agissait d'une femme, et qu'elle était belle. Sa décision fut prise pour lui. Et n'est-ce pas là l'essence de tout amour ? L'histoire de tout amour ? Quelque chose qui vous prend par surprise, que vous apercevez de loin, mais que vous reconnaissez à l'instant même et sans le moindre doute ? Quelque chose qui vous terrorise toute votre vie, mais que vous accueillez à bras ouverts dès qu'il se présente ?
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Shahjahanabad, connu aujourd'hui sous le nom Delhi, vient d'être dévasté, pillé et saccagé par les hommes d'Ahmad Shah Abdali. Vingt ans s'étaient écoulés depuis qu'un conteur a essayé de prendre racine dans cette cité où il faisait frissonner les nobles et les riches avec sa poésie. Maintenant il ne posséde plus rien, la maison qu'il louait à ses serviteurs est maintenant un amas de décombres et lui, réduit en mendiant errant sur les routes. Après avoir volé un cheval d'une caravane composée de marchants fuyant mollement Shahjahanabad vers Lucknow et après l'avoir chevauché durant cinq heures, le conteur aperçoit une splendide haveli. Une haveli qui pourrait appartenir à un des hommes qui détruisait sa ville, donc un ennemi. Mais à la vue d'une splendide femme, la bégum de ces lieux, il décida d'approcher ces lieux pour mieux la voir. La bégum après avoir appris que cet homme était conteur, non indifférente à son charme, l'invita à se reposer de son voyage dans sa demeure et de partager un conte avec elle. Après son récit, la Bégum proposa à son tour de lui raconter un conte en réponse au premier et s'en y inspirant. Commença alors entre la Bégum et son hôte, un échange de contes, une subtile parade amoureuse d'un amour impossible entre une dame et un ménestrier.


"Le Conteur" est une lecture très agréable, d'un genre unique, où une histoire se confond dans des contes revisités selon le narrateur tout en gardant un fil conducteur. Chaque narrateur y rajoutera son état d'esprit qui n'est pas convenable de révéler dans une discussion normale. L'auteur utilise la tradition indienne de la narration, un don qui perdure aujourd'hui et qui est une véritable institution depuis les temps les plus anciens. Le livre suit toutes les caractéristiques de la tradition de narration orale, dans laquelle l'auditeur est un membre actif de l'histoire et dans laquelle on y trouve une morale. Il nous transporte en même temps dans l'histoire, au dix-huitième siècle. Il nous fait partager une nouvelle destruction de Delhi, cette cité qui a été de nombreuses fois construites puis détruites, car comme dit la prophétie " quiconque bâtit une nouvelle ville à Delhi est condamné à la perdre", les Moghols l'ayant (re-)construitent, il fallut bien qu'elle subisse des dommages. Shahjahanabad, comme son nom l'indique, a été fondée par Shah Jahan, l'empereur moghol qui a érigé le Taj Mahal et est aujourd'hui "Old Delhi" qui comprend le marché de Chandni Chowk, la mosquée Jama Masjid et le Fort Rouge. Ahmad Shah Abdali, connu sous le nom de Ahmad Shah Durrani, le "destructeur" de Delhi est un personnage historique, il a participé à la bataille de Panipal qui a conduit à la destruction de Delhi et il a été le fondateur de l'Afghanisthan. Au niveau des contes, on retrouve l'inspiration venant des fameux recueils de fables et de contes du "Panchatantra", du "Livre de Kalila et Dimna" et de "Shéhérazade" et cela confère à l'ensemble, même aux échanges entre le conteur et la bégum, un roman enchanteur. Concernant le conte, je ne vous révèlerais pas de quoi il s'agit, laissant au futur lecteur la découverte, pour vous mettre en appétit, on y retrouve un fils d'émir et un fils de bucheron qui aura l'instinct d'un loup. "Le Conteur" est un livre qui démontre qu'à n'importe quel âge, on peut être fasciné par les contes et les histoires d'amour impossibles.



"Delhi, la cité élue entre toutes, Où seuls résidaient les hommes de noble profession, Pillée et ravagée par les cieux, De ce jardin dévasté, je suis un habitant." Ses paroles s'abattirent sur ses auditeurs comme un assaut inattendu. Il vit fléchir l'arrogance de la servante, se relâcher les muscles des gardes et vaciller l'ombrelle dans la main du vieil homme avant de se redresser à nouveau. Et il vit la la Bégum lever le regard vers lui et se figer jusqu'à ce qu'il eût scandé la dernière syllabe.
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Le léger sourire qui retroussait les commissures de ses lèvres ne suffisait pas exprimer sa joie. Alors elle rit, d'un rire profond et guttural qui réchauffa la pièce glacée et se répandit dans toute la haveli. Il lui plaisait déjà, cet inconnu, cet ami inattendu, qui n'était même pas encore arrivé.
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Le récit de la Bégum, son défi, l'avaient confondu. Il y avait si longtemps que personne l'avait égalé, et même, pour dire la vérité, surpassé. La maîtrise de son art l'avait rendu suffisant, confit dans la croyance en sa propre excellence. Il avait pensé défier ses ennemis, montrer à ces barbares qui n'avaient jamais vu la splendeur de Delhi, de Shahjahanabad, ce qu'était la civilisation. Il s'était attendu à des insultes, peut-être même à de la violence de leur part si les mots étaient venus à leur manquer. Mais jamais il n'avait imaginé se laisser dominer. Quelle joie bouleversante que de connaître la défaite, de tomber de nouveau amoureux.
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Le conteur, cependant, prétendait toujours le contraire. Il recourait à tous les subterfuges possibles pour masquer l'effet de la beauté produisait sur lui. C'était probablement pour cette raison qu'il avait accédé à la demande de la Bégum en lui racontant une histoire sur l'impossibilité de l'amour. La réponse de la Bégum l'avait délivré de la crainte de se voir rejeté, mais elle l'avait également pris au piège. Alors qu'il n'avait pas voulu que lui démontrer l'impossibilité de l'amour, il aspirait à présent à gagner son estime.
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Après les adieux (dit le conteur) vient le départ. Et une fois parti, on découvre les dix mille choses que l'on porte encore en soi - les souvenirs d'un toucher, d'une senteur, d'une vision. Après le départ vient la découverte que notre cité intérieure a changé et que ses voies conduisent désormais vers d'autres destinations. Après le désamour vient le détachement, et l'on peut se lancer dans la quête infinie de tout ce dont on doit se séparer et, d'une manière ou d'une autre, abandonner ; et l'on peut résister à ces voies nouvelles et tenter, inutilement, de redevenir tel qu'on était avant. Il existe, cependant, un autre choix. L'amour est pour moitié dans la découverte que l'on en fait quand on le laisse derrière soi. Et avec cette découverte vient la connaissance que notre voyage n'est pas encore achevé. Les cartes ont été modifiées, les continents ont dérivé et les horizons ne sont plus ceux dont on se souvient. Malgré tout, la route s'ouvre devant nous, et il y a tant de choses à voir. Mais seulement si l'on a le courage d'accepter que le premier pas est toujours un départ.
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Quatrième de couverture : Au dix-huitième siècle, le seigneur de guerre afghan Ahmed Shah Abdali détruit la glorieuse cité de Delhi. Fuyant le carnage, un poète et conteur se voit conduit par le destin vers un palais pachtoune - donc ennemi - où la maîtresse des lieux, la belle et solitaire Bégum, l’invite à raconter une histoire en échange de son hospitalité. Commence alors entre eux une joute de conteurs qui se transforme en un duel amoureux, où le récit de chacun s’entrelace et répond à celui de l’autre, les entraînant aux confins des territoires interdits du désir et de l'amour. Sur fond de paysages de guerre et de dévastation, au crépuscule de l’empire moghol, "Le Conteur" emmène le lecteur par les méandres éblouissants d'une rencontre qui suggère qu'aucune histoire n'est jamais finie, car il faut bien des tours et détours, terribles et merveilleux, dans le jardin de la vie et de l'amour, avant d'en toucher l'horizon.



Le Conteur

De Omair Ahmad

Titre original : The Storyteller's Tale

Roman traduit de l'anglais par Françoise Nagel

Broché - Éditions Philippe Picquier - Date de parution : 8 septembre 2011 - 141 pages - ISBN : 978-2809702897 - Prix éditeur : 13,50 €


Poche - Éditions Philippe Picquier - Date de parution : 22 août 2013 - 165 pages - ISBN : 978-2809709414 - Prix éditeur : 6,50 €

Également en occasion aux Éditions Gutenberg - Date de parution : 4 novembre 2009 - ISBN : 978-2352360643


Prix : Man Asian Literary Prize (2009) et Crossword Book Award (2010)


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