"Quand ils devinrent des hommes" de Kan Yao-Ming 甘耀明
Au lever du jour, les minces lueurs à l'est étaient encore profondément enfouies sous les couches de nuages. La brume trempait les bois, paysage d'aquarelle, le plain-chant d'un rossignol à sourcils blancs s'envola d'un sorbier de Taïwan pour renaître sur un érable rouge. Halmut s'était réveillé à plusieurs reprises au cours de de la nuit, , deux fois il avait rêvé d'une panthère nébuleuse s'approchant sans bruit pour l'observer, ses longues moustaches avaient effleuré ses joues, il avait eu la sensation qu'un liquide coulait sur son son visage. (Page 323)
Le 18 août 1945, trois jours après l’annonce de la capitulation japonaise, un bombardier japonais Mitsubishi Ki-21 s’écrase peu après son décollage de l’aérodrome de Taihoku, l’actuel aéroport de Taipei-Songshan, à Taïwan. À son bord se trouve Subhas Chandra Bose, figure majeure du mouvement indépendantiste indien, dont la mort présumée dans cet accident demeure l’un des épisodes les plus controversés de l’histoire contemporaine de l’Inde. Moins d’un mois plus tard, le 10 septembre 1945, un autre avion s’abîme dans les montagnes de Taïwan. Le "Liquidator", un bombardier américain B-24 Liberator transportant d’anciens prisonniers de guerre alliés libérés des forces japonaises, s’écrase sur les pentes du mont Sancha alors qu’il effectue un vol entre Okinawa et Manille. Les vingt-cinq militaires à bord périssent dans l’accident. Une opération de secours est organisée dans des conditions particulièrement difficiles, marquées par un violent typhon. Elle mobilise notamment des militaires japonais, des habitants taïwanais et des membres de plusieurs communautés de l’île, parmi lesquels notamment des Bunin et des Amis.

Si la disparition de Subhas Chandra Bose continue de nourrir les débats et l’imaginaire historique indien, la catastrophe du mont Sancha est, quant à elle, longtemps demeurée dans l’ombre. Près de quatre-vingts ans après les faits, l’écrivain taïwanais Kan Yao-ming redonne vie à cet épisode oublié dans "Quand ils devinrent des hommes", traduction française de "minBunun", publié en 2021, un terme issu de la langue du peuple Bunun qui signifie littéralement « "devenir Bunun" ou "devenir un être humain véritable". Mais plutôt que de raconter la catastrophe du seul point de vue des victimes ou de s’en tenir aux événements militaires, l’auteur déplace le regard vers ceux que la grande Histoire laisse souvent de côté : les habitants autochtones de l’île, leur rapport à la terre et leur manière de traverser les bouleversements du monde. À travers une histoire de deuil, d’amitié et de choix impossibles, le roman interroge ainsi ce que signifie grandir lorsque la guerre vient bouleverser toutes les certitudes.
C’est au cours d’un voyage dans les montagnes taïwanaises, en 2004, que Kan Yao-ming découvre l’histoire de l’accident du mont Sancha. Cette tragédie, au cours de laquelle une opération de secours se transforme en une épreuve périlleuse, le marque profondément. Il lui faudra plus d’une décennie pour que cette histoire prenne forme et devienne un roman. Figure importante de la littérature contemporaine taïwanaise, Kan Yao-ming est associé au courant néo-nativiste, qui accorde une place centrale aux cultures, aux traditions et aux histoires locales de Taïwan. D’origine hakka, il choisit ici de s’intéresser à la communauté Bunun, dont il fait découvrir les croyances, les récits et le rapport intime au territoire. Son écriture, marquée par le réalisme magique, fait dialoguer les événements historiques avec les légendes et les imaginaires qui façonnent l’identité de l’île.

"Quand ils devinrent des hommes" s’ouvre sur la scène d’un aviateur américain parti à la recherche de l’épave d’un avion qui se serait écrasé sur les hauts sommets de Taïwan. L’auteur déplace ensuite, rapidement, le récit vers Halmut, un jeune homme d’origine Bunun que nous découvrons sur un terrain de baseball à Karen, une ville située sur la côte pacifique. Quelques pages plus loin, le décor change à nouveau : Halmut prend la route de son village natal, qu’il finit par rejoindre avec les cendres de Hainuman, son ami d’enfance, son grand frère de cœur. La mort de ce dernier a laissé Halmut face à un avenir qu’il peine désormais à envisager. Leur histoire commune, leurs espoirs et les projets qu’ils avaient imaginés ensemble semblent avoir disparu avec lui.
Or, un avion américain vient de s’écraser dans les montagnes, et les Japonais ont besoin de l’aide des Bunun, seuls capables de s’orienter dans ces reliefs escarpés et cette forêt dense et inhospitalière. Initié par son grand-père, Halmut connaît ces montagnes qu’il a parcourues dans sa jeunesse à ses côtés, sur les terres où vivaient autrefois ses ancêtres. Pourtant, il n’a pas le cœur à participer à une expédition destinée à secourir des Américains, ceux-là mêmes dont les bombardements ont frappé Karen et bouleversé son existence.
Le récit revient alors sur les années précédentes, lorsque Halmut et Hainuman ont quitté leur village des montagnes pour rejoindre la ville. Ces retours en arrière permettent de comprendre progressivement ce qui les unissait et les rêves qu’ils partageaient, mais aussi de découvrir leur quotidien : leurs études, leur passion commune pour le baseball et les difficultés d’une vie urbaine au cours de laquelle ils se heurtent aux discriminations liées à leurs origines autochtones et à la couleur de leur peau. Alors qu’ils tentent de trouver leur place dans une société qui les marginalise, la guerre vient progressivement bouleverser leur existence. Les alertes aériennes se multiplient, les bombardements frappent la ville et les soldats japonais s’apprêtent à partir pour le front, rappelant sans cesse que le conflit se rapproche et que personne ne peut véritablement s’en protéger. Dans ce climat d’incertitude, où le quotidien se trouve peu à peu envahi par la peur et la violence, Halmut et Hainuman s’efforcent malgré tout de poursuivre leurs projets et de préserver l’avenir qu’ils espèrent construire ensemble. Mais la guerre finit par anéantir cet horizon commun. À mesure que le récit avance, Kan Yao-ming dévoile les circonstances qui ont conduit à la mort de Hainuman, donnant au retour de Halmut dans son village natal toute sa dimension tragique.

À travers Halmut et Hainuman, Kan Yao-ming donne à découvrir la culture d’une communauté autochtone rarement placée au premier plan des récits consacrés à la Seconde Guerre mondiale. Le regard porté sur les Bunun révèle une relation au monde profondément ancrée dans l’observation de la nature et la transmission orale des savoirs. Les plantes, les arbres, les oiseaux, dont les noms et les caractéristiques sont évoqués avec une remarquable précision, les montagnes, les rivières, les rêves et les légendes composent peu à peu un univers où le visible dialogue constamment avec l’invisible. La nature n’est jamais un simple décor : elle participe pleinement à l’expérience des personnages et à leur manière de comprendre le monde. Les connaissances transmises par les anciens, les croyances et les récits de la communauté Bunun constituent autant de repères grâce auxquels les personnages interprètent ce qui leur arrive. Cette attention au vivant donne au roman une profondeur particulière et permet à l’auteur de faire entendre une voix qui échappe aux récits historiques traditionnellement centrés sur les armées et les grandes figures politiques.
Cette dimension prend toute son ampleur lorsque Halmut se retrouve confronté à la perspective de rejoindre l’expédition de secours. Comment venir en aide à des hommes appartenant au camp ennemi, les Japonais tout d'abord puis les Américains, alors que la guerre a détruit ce qui donnait un sens à son avenir ? Son hésitation ne relève pas seulement de la peur ou du refus de prendre des risques. Elle est nourrie par le deuil, la colère et le sentiment d’injustice. En acceptant de s’engager dans cette mission, Halmut devra affronter ses propres blessures et les contradictions de ses sentiments. Le récit historique devient alors un roman d’apprentissage dans lequel grandir ne consiste pas simplement à quitter l’enfance, mais à apprendre à vivre avec la perte et à trouver sa place dans un monde qui ne répond plus aux attentes que l’on avait placées en lui.
Le titre français, "Quand ils devinrent des hommes", prend dès lors une résonance particulière. Devenir un homme ne signifie pas ici se conformer à un modèle de virilité ou faire preuve de bravoure au combat. Il s’agit plutôt d’apprendre à faire face à la souffrance, à assumer ses choix et à reconnaître son humanité dans celle des autres, y compris lorsque tout semble opposer les individus. Cette transformation ne se produit pas dans un monde où les blessures seraient miraculeusement effacées, mais au cœur même de la douleur et des contradictions. La guerre contraint Halmut à grandir trop tôt, tout en lui laissant la possibilité de décider de ce qu’il fera de ce qui lui a été arraché.
Bien que l’issue tragique de l’accident soit connue, le roman maintient l’attention du lecteur jusqu’à ses dernières pages. La tension du récit repose autant sur le sort des hommes engagés dans l’expédition que sur le cheminement intérieur de Halmut. Le réalisme magique de Kan Yao-ming trouve notamment toute sa force dans les scènes qui se déroulent au cœur de la forêt, où les croyances et les récits de la communauté Bunun s’intègrent naturellement à l’expérience des personnages. Loin de constituer un simple ornement merveilleux, cette dimension révèle une autre manière d’habiter le monde, dans laquelle les êtres humains, les animaux, les paysages et les forces invisibles sont étroitement liés. Cette vision du vivant enrichit le récit sans en atténuer la violence historique : elle offre au contraire un autre langage pour dire la perte, la mémoire et la continuité de l’existence.
Avec "Quand ils devinrent des hommes", Kan Yao-ming ne se contente pas de faire revivre une catastrophe oubliée de la Seconde Guerre mondiale. Il restitue une mémoire collective, donne voix aux communautés trop souvent reléguées aux marges de l’Histoire et rappelle que les conflits se racontent aussi depuis les territoires qu’ils traversent et les vies qu’ils bouleversent. En suivant Halmut dans les montagnes de son enfance, entre les souvenirs de ses expéditions avec son grand-père, la mémoire de son ami disparu et le dilemme de porter secours à ceux qu’il considère comme ses ennemis, le lecteur assiste à une transformation qui dépasse les frontières de la guerre. Car c’est peut-être là que réside le sens profond du titre : "Quand ils devinrent des hommes",, lorsque grandir signifie apprendre à vivre avec la perte, à se confronter aux contradictions de ses propres sentiments et à reconnaître en l’autre un être humain, malgré les blessures de l’Histoire.
Pour aller plus loin : À la découverte des peuples autochtones de Taïwan
Aujourd'hui reconnus comme le berceau historique des langues et cultures austronésiennes, les peuples autochtones de Taïwan se composent de 16 ethnies officielles (telles que les Amis, les Atayal, les Paiwan ou encore les Bunun), représentant environ 2,7 % de la population de l'île. Longtemps marginalisées par les vagues successives de colonisations européennes, chinoises et japonaises, ces communautés ont subi de lourdes politiques d'assimilation forcée et de dépossession territoriale. La démocratisation de Taïwan à la fin du XXe siècle a toutefois ouvert la voie à un vaste mouvement de renaissance culturelle, linguistique et politique, marqué notamment par des excuses historiques de l'État en 2016 et la reconnaissance de leurs idiomes ancestraux comme langues nationales.
Cependant, ce renouveau culturel se heurte aujourd'hui de plein fouet au contexte géopolitique et aux menaces d'annexion de la République Populaire de Chine. En affirmant que Taïwan appartient à la "grande famille chinoise", le récit officiel de Pékin nie l'antériorité de ces peuples, qui rappellent n'avoir aucun lien de parenté historique ou culturel avec l'ethnie majoritaire Han. Prises en étau, les premières nations de l'île mènent un double combat : elles continuent de réclamer justice et autonomie auprès du gouvernement de Taipei, tout en faisant bloc avec lui pour défendre le modèle démocratique taïwanais, unique garant de leurs droits fondamentaux face au sort réservé aux minorités sous le régime chinois.
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Quand ils devinrent des hommes
Kan Yao-Ming
Titre original : Becoming Bunun 《成為真正的人》(Aquarius Publishing, 2021)
Traduit du chinois (Taïwan) par Pierre-Mong Lim
Éditions du Seuil - Collection : Cadre Vert - Date de parution : 16 octobre 2026 - ISBN : 9782021549065 - Prix éditeur : 23 euros






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