"Adhira, fille de la pluie" par Anjali Mitter Duwa

Naturellement, j'acceptai mon sort et ma vie, comme tous les enfants. C'était la seule existence que je connaissais, régie par les décisions de mon père, maître de danse au temple dédié au Seigneur Krishna, aux abords de la citadelle de Jaisalmer. Dès que je fus asse grande, je commençai à comprendre que, contrairement à ce qu'il m'avait dit, rien ne m'empêchait d'essayer de façonner mon propre destin. Et quoique j'aie connu de rudes épreuves en chemin, les divinités durent approuver mes choix, car bien des années plus tard, elles firent finalement de moi un être singulier.

Rajasthan, Inde, XVIème siècle

Pendant des années, les habitants du désert du Thar au Rajasthan ne reçurent aucune goutte d'eau du ciel. Pourtant, lorsque Adhira naquit, le ciel avait enfin décidé de s'assombrir et de donner la pluie. C'était en 1554.

Adhira est la fille cadette d'un maître de danse au temple dédié au Seigneur Krishna, aux abords de la citadelle de Jaisalmer. Appartenant, du côté paternel, depuis des générations à une famille d'artistes dévoués à la danse sacrée, le destin d'Adhira avait été tracé à peine fut-elle née, elle deviendra une devadasi. Pourtant, ce choix pourtant évident aux yeux de Gandar son Bapu, ne l'était pas pour le reste des membres de la famille, à commencer par Girija, la mère d'Adhira et de son frère Mahendra qui avait fait le choix de devenir guerrier et non danseur.

Adhira accompagnant dès sa naissance son père au temple, aura la danse et la dévotion pour Krishna en elle. Elle franchira les étapes pour devenir devadasi et l'épouse d'un seul homme, Krishna. Lors de sa consécration à l'âge à 9 ans, elle apprendra qu'elle appartiendra à un homme fortuné, son protecteur, qui ne sera pas seulement là pour prendre soin d'elle financièrement, elle devra lui être dévouée sous d'autres aspects.




"Adhira, fille de la pluie" est une lecture passionnante qui nous transporte à une époque lointaine, au XVIème siècle près de la citadelle de Jaisalmer au Rajasthan. A cette même époque, deux ans après la naissance d'Adhira, en 1556, le grand Akbar, qui marquera à jamais l'histoire de l'Inde, succède à son père Humâyûn alors qu'il n'est âgé que de 14 ans. D'un petit royaume musulman, Akbar conquit l'Inde du Nord et bâtira sa légende à travers ses conquêtes. En parallèle à l'histoire d'Adhira, c'est l'histoire d'Akbar qui se dessine en arrière-plan et avec lui celle de l'Inde et du Rajasthan.

Adhira - dont le prénom signifie "éclair" ou la "foudre" - est la narratrice durant tout le roman. Elle nous y conte quinze années de sa vie, de sa naissance en 1554 à l'année 1569 où un évènement majeur aura lieu dans sa vie de devadasi. Brièvement, elle nous apprendra ce qu'est devenue sa vie d'après. Adhira nous conte principalement son histoire à travers les membres de sa famille ainsi qu'à travers Chandrabai, une devadasi. Ainsi à chaque chapitre, nous y retrouvons chacun d'entre eux, à une année précise marquée généralement par un évènement ou un changement conséquent. De nombreux passages des épopées hindoues du Mahâbhârata et le Râmâyana nous seront contés durant le roman par le biais des danses exécutées et des histoires racontées : l'histoire de Krishna, les expressions de Radha, la partie de dés opposant les Kaurava et les Pandava, la  guerre entre les Kaurava et les Pandava, la délivrance de Sita sur l'île de Lanka et bien d'autres. Anjali Mitter Duva, l'auteure de ce magnifique roman, a pris le soin d'apporter des détails précis à travers les pages de "Adhira, fille de la pluie". Elle a essayé de recréer l'ambiance de l'époque notamment au coeur de la citadelle de Jaisalmer, vibrante de vie. Elle y partage les inquiétudes que les gens pouvaient avoir à l'époque et les tensions politiques qui ébranlèrent le Rajasthan. Elle y essaye de dépeindre avec précision l'environnement où évoluent les personnages afin de nous apporter une immersion la plus réaliste possible. Un personnage particulièrement attachant, Hari Dev, le frère aîné d'Adhira et auprès de qui elle grandira, voit le monde d'une façon particulière. Pour lui, chaque élément à son importance et n'hésite pas à nous le faire savoir. Grâce à sa présence et de celle de leur mère ayant des problèmes importants de vision, l'auteure n'hésitera pas à pousser plus loin certains détails, au ravissement de son lecteur.


Anjali Mitter Duva pratiquant le kathak, c'est tout naturellement que dans son premier roman "Adhira, fille de la pluie", elle offre à son lecteur de découvrir la danse indienne classique en allant à la rencontre des devadasi afin de comprendre une partie de leur art. L'on y voit Adhira grandir dans cet environnement de totale dévotion. Mais à travers le personnage de Chandrabai, une devadasi déjà puberte, le lecteur entrapercevra ce qui pourrait ou même ce qu'il sera du futur d'Adhira. Un univers où certes la danse aura toujours une place primordiale, mais où les danseuses devront suivre les désirs de leur protecteur et seront à la merci des hommes en se livrant à eux, en pratiquant une certaine forme de prostitution. Même si la pratique du "devadasi", est aujourd'hui interdite en Inde, il y aurait environ 50.000 devadasis en Inde du Sud. La pratique se perpétue de génération en génération dans un cycle difficile à briser ou dans d'autres cas, des bébés sont donnés au temple comme s'il s'agirait d'une offrande.

"Adhira, fille de la pluie" est un roman dont l'on apprécie de nombreux attraits. Certes l'auteure s'est accordée quelques libertés comme par exemple en utilisant les noms actuels des lieux, ou en définissant la danseuse de temple comme une devadasi, alors que le nom est plutôt employé dans le sud de l'Inde. Mais peu importe, cela n'entache en rien le plaisir qu'apporte cette lecture qui transporte littéralement son lecteur vers un autre horizon et une autre époque. En le lisant, ne soyez pas étonné de ressentir l'Inde à travers ces pages. Un roman à découvrir sans tarder avec au bout, sans doute, un coup de cœur.


Je ne lui posai plu de questions. Je savais que je longeai un grand gouffre et qu'un pas de plus suffirait à me faire basculer dans le vide. Dans mon esprit, j'avais déjà agencé dans un certain ordre les éléments de mon existence après cette cérémonie de consécration, et l'image que je m'en étais créée m'était assez agréable. Or, il menaçait de tout bouleverser, de la traverser comme un lézard file sur un motif dans le sable, l'éparpille au passage et dénude les roches et les galets qui sont dessous. Je savais que je risquais de découvrir des choses que je n'avais aucune envie de savoir. Et je me tus, moi aussi.

Adhira, fille de la pluie

Par Anjali Mitter Duwa

Titre original : Faint Promise of Rain

Traduit de l'anglais (États-Unis) par Johan Frederik Hel Guedj

Éditions Tallandier - Parution : 17 mai 2018 - ISBN : 9791021031999 - 448 pages - Prix éditeur : 20,90 €

#éditionstallandier #anjalimitterduwa #tallandier #rajasthan #jaisalmer #femmesindiennes #romanshistoriques #romanhistorique #littératureindienne #auteurindien #auteursindiens #devadasis

©2020 par L'Inde en Livres - Atasi