"Aucun dieu en vue" de Altaf Tyrewala


Avant, j’étais poète et je pouvais ressasser de subtiles métaphores des jours durant. A présent, je passe mes journées à cuisiner pour Urbaid et Minaz, à dépenser les milliers de roupies que leur père gagne tous les mois, et à contempler l’écran de télévision, l’esprit ailleurs. C’est tout ce que j’ai à dire. Le ronronnement de la climatisation et de la télé, allumée vingt-quatre heures sur vingt-quatre, m’a réduite au silence.
Page 5


Bombay, aucune autre mégapole indienne n'a autant inspiré les auteurs que cette cité indienne surpeuplée qui vit entre modernité et inégalités. A travers "Aucun dieu en vue", on découvre un auteur peu connu, Altaf Tyrewala, un Mumbaikan de confession musulmane (Khoja Ismaili) qui vit depuis de nombreuses années aux États-Unis. Il nous raconte, d'une façon originale, sa façon de voir ses villes, Bombay l'ancienne et Mumbai la nouvelle. Une exploration intéressante décuplée en quarante-sept narrations, petites tranches de vie couchées sur une page ou plus selon l'histoire à conter. A travers chacune d'elle, il nous fait entrapercevoir un petit bout de la vie quotidienne de ses protagonistes et nous y découvrons leurs problèmes, leurs pensées et les tensions auxquels ils sont confrontés.


"Aucun dieu en vue" fait penser à une course relais car un lien relie chaque histoire. En effet, lorsqu'un protagoniste raconte son histoire, à l'intérieur de son récit un personnage apparaît (un proche, un employeur ou juste une rencontre fortuite). La nouvelle suivante est ensuite racontée par un de ces personnages que l'on a brièvement croisé. A travers "Aucun dieu en vue", l'on y retrouve un beau panel de personnages provenant de toutes les couches sociales : du villageois à l'homme riche en passant par un vendeur de chaussures et un vendeur de volailles. Chacun à son histoire : une fille qui vient se faire avorter dans une clinique spécialisé ; un homme devenu avorteur pour pouvoir exercer la médecine ; un marchand de chaussures qui vend son commerce, héritage de son père, pour s'exiler aux États-Unis ; un homme s'étant converti ; une marieuse pique-assiette ; un jeune homme qui s'invente professeur d'ourdou ; un autre jeune homme qui veut apprendre l'ourdou pour impressionner sa copine aux États-Unis ; un étudiant en droit rêvant de devenir avocat mais un homonyme terroriste le fait réfléchir à changer de nom ; ... Et pour terminer le cercle de cette trépidante découverte de la diaspora de Bombay, l'on retrouve le jeune couple du début dans la clinique d'avortement avec cette fois-ci dans le rôle du narrateur, le petit-ami ... Dans "Aucun dieu en vue", Altaf Tyrewala veut nous faire comprendre ce qui peut hanter les habitants de cette ville et dans une vision plus large, les indiens. A travers ce roman, Altaf Tyrewala veut nous faire rencontrer des personnes qui se retrouvent à devoir faire un choix dans leur vie. A titre d'exemple, l'on rencontrera une personne qui pense qu'avec un nom à consonance non-musulmane il aura plus de chance à réussir dans sa future carrière, un autre qui avait fui la campagne se retrouve à la ville avec de nombreux problèmes ou encore cet autre qui pense que fuir l'Inde est la meilleure solution. Dans ce roman, Altaf Tyrewala nous dépeint les côtés sombres de Bombay/Mumbai et nous fait prendre conscience du fossé qu'il existe : d'un côté les riches qui vivent dans un monde hermétique et de l'autre côté des pauvres vivant à côté des égouts à ciel ouvert qui tentent simplement de survivre. "Aucun dieu en vue" offre une intéressante lecture. A mi-chemin entre la nouvelle et le roman, Altaf Tyrewala nous dresse le portrait de ceux qui font cette ville tentaculaire.


Tout ce que je demande, c'est de pouvoir dormir. Contrairement au coma de la jeunesse, quand l'hier, l'aujourd'hui et le demain tissent ensemble une infinité de tons et d'humeurs, mon sommeil, aujourd'hui, est sans rêve. Je pensais que les personnes âgées revivaient leurs souvenirs jusque dans les détails les plus insipides. C'est peut-être vrai au moment de la mort. En tout cas, pour ma part, je suis capable de conjurer tous mes hiers comme autant de génies dérisoires.
Page 57

Tout ce que je veux, c'est réussir. Je suis trop jeune pour avoir honte de mes ambitions. Au tribunal, je veux qu'on me juge uniquement en fonction de mon talent - pas en fonction de mon nom ou de la pilosité de mon visage - en fonction de ma capacité à arracher un peu de justice à un système grippé, tombé en léthargie. J'entrevois deux grandes sources de joie dans l'avenir : le succès dans les prétoires et l'acquisition d'un confort.
Page 153

J'emporte le poulet dans l'arrière-boutique et presse son cou frémissant contre la planche à découper. Il râle, comme quelqu'un qui s'étrangle. Quand la mort rôde, homme et bête sont à égalité - l'un comme l'autre refusent de mourir. J'en sais quelque chose. J'ai tué des hommes.
Page 158


Aucun dieu en vue

De Altaf Tyrewala

Titre original : No God in Sight Traduit de l'anglais (Inde) par Marc Royer

Éditions Actes Sud - Date de parution : 1er mars 2007 - ISBN : 978-2742766826 - 203 pages - Prix éditeur : 20,30 €

Parution dans la collection Babel le 7 novembre 2018 - Numéro 1585 - ISBN : 978-2330113476 - 203 pages - Prix éditeur : 7,70 €


#altaftyrewala #littératureindienne #auteurindien #auteursindiens #littératureindienne #éditionsactessud #actessud #romans #babel #éditionsbabel #mumbai #marcroyer #bombay

©2020 par L'Inde en Livres - Atasi