"L’Empereur de la joie" Ocean Vuong
Dernière mise à jour : 13 août
Quelle bêtise, pensa-t-il, de croire que les âmes vont quelque part. Où iraient-elles ? Et si elles s'allongeaient comme ce cochon et décidaient que tout cela suffisait ? Et si l'âme était aussi fatiguée que le corps ? Épuisée d'avoir vu sa famille se faire coincer dans une tente avec des friandises pour chiens pour en ressortir eviscérée, bientôt rôtie par une candidate au sénat qui dépenseraient cinquante millions de dollars pour une campagne qu'elle finirait par perdre de toute façon.? Où est l'âme dans tout ça ? (Page 271)

Inventer une vie quand le rêve américain ne suffit plus.
Né au Vietnam en 1988 et arrivé aux États-Unis à l’âge de deux ans avec sa famille, Ocean Vuong s’est tout d’abord fait connaître par ses recueils de poésie, notamment "Night Sky with Exit Wounds" ("Ciel de nuit blessé par balles" suivi de "Le temps est une mère", Gallimard, 2026). Son premier roman, "Un bref instant de splendeur" ("On Earth we're briefly Gorgeous"), publié en 2019, l’a ensuite fait connaître auprès d’un plus large public. Écrit sous la forme d’une lettre adressée à sa mère, ce livre était déjà traversé par les thèmes de l’exil, de la mémoire, de la famille, de la violence et de la difficulté de se construire entre deux mondes.
Avec "L’Empereur de la joie", Ocean Vuong poursuit certaines de ces interrogations, mais élargit son regard à une Amérique populaire, précaire et souvent invisible. Le roman est plus ample, plus romanesque, mais son écriture conserve cette poésie qui le caractérise. On y retrouve aussi certains thèmes de son premier roman : l’immigration vietnamienne aux États-Unis, les tensions entre les générations, les blessures héritées du passé, la nécessité de survivre, l’homosexualité, la difficulté d’être d’origine étrangère dans un autre pays, mais aussi la nécessité de se réinventer lorsque la vie ne laisse que peu de choix.
Pour écrire ce livre, Ocean Vuong semble puiser dans une matière qu’il connaît intimement. Son expérience de jeune immigré, mais aussi les nombreux emplois précaires qu’il a occupés, notamment dans la restauration rapide, semblent avoir nourri le roman. Pourtant, "L’Empereur de la joie" n’est pas un récit autobiographique. L’auteur transforme cette matière personnelle en fiction et nous donne surtout à voir une Amérique très éloignée du rêve américain.

"L’Empereur de la joie" s’ouvre dans la petite ville fictive d’East Gladness, dans le Connecticut, État où l’auteur a grandi. Dès les premières pages, Ocean Vuong installe une atmosphère presque irréelle, où les paysages ordinaires semblent chargés de poésie. Mais derrière cette beauté se dessine une ville en déclin, une ville où les existences semblent elles aussi avoir été laissées à l’abandon.
C’est là que nous rencontrons Hai, qui aura bientôt vingt ans. Il sort d’un centre de désintoxication, il a menti à sa mère pour ne pas la décevoir et se retrouve complètement perdu. Sous l’effet de médicaments, il arrive sur un pont avec l’intention de mettre fin à ses jours. Mais il ne saute pas : il est interrompu par une vieille dame qui l’interpelle depuis la rive. C’est ainsi qu’il fait la rencontre de Grazina, une femme de quatre-vingt-deux ans, veuve, d’origine lituanienne, qui vit seule dans l’unique maison encore habitée de cette impasse surnommée localement "l’aisselle du diable".
La rencontre paraît improbable, presque absurde. Grazina souffre de démence et a besoin d’aide dans son quotidien. Hai, lui, est un jeune homme en rémission, qui cherche encore une raison de vivre malgré qu’il reste attiré par les opioïdes. Grazina lui propose de rester auprès d’elle pour l’aider. Hai accepte. Il trouve ainsi un toit, un travail et, surtout, une personne qui a besoin de lui.
Entre eux se met en place une relation aussi étrange que bouleversante. Ils deviennent peu à peu une famille de substitution. Grazina apporte à Hai une forme de stabilité ; Hai, en retour, veille sur elle lorsque sa maladie la désoriente. Pour l’aider à traverser ses hallucinations et ses moments de panique, Hai se prend au jeu et se retrouve, aider de quelques pilules, dans le délire de Grazina, au temps où elle tentait de fuir la Lituanie.
Lorsque l’argent commence à manquer, Hai va chercher du travail. Il se rend au restaurant où travaille son cousin Sony, qui a deux ans de moins que lui et qui est autiste. Grâce à lui, Hai est embauché chez HomeMarket, une chaîne de restauration rapide qui se targue de proposer une cuisine faite maison.
C’est un lieu de travail difficile, répétitif, mais aussi un lieu de rencontres. Hai y découvre des collègues qui, comme lui, vivent avec leurs propres difficultés : précarité financière, solitude, problèmes de santé, rêves abandonnés ou espoirs improbables.
Il y a notamment BJ, la responsable, qui rêve de devenir catcheuse professionnelle ; le "Russe" et Wayne, deux personnages mystérieux ; Maureen, caissière vieillissante et adepte des théories du complot ; et bien sûr son cousin Sony. Peu à peu, ces collègues deviennent pour Hai une nouvelle famille, avec laquelle il vivra des situations difficiles ou même cocasses.
Ocean Vuong refuse ainsi les relations et les personnages trop simples. Ses personnages sont contradictoires, fragiles, généreux. Ils font des erreurs. Ils cachent des secrets. Ils rechutent. Ils se sauvent les uns les autres sans être eux-mêmes sauvés.
C’est peut-être l’un des aspects les plus touchants du roman : la famille n’est plus nécessairement celle dans laquelle on est né. Elle peut être celle que l’on rencontre lorsque l’on est au plus bas. Grazina, Sony, BJ, le Russe, Wayne et Maureen forment autour de Hai une communauté improbable de laissés-pour-compte.
À travers eux, Ocean Vuong dépeint les États-Unis sans artifices. L’Amérique de "L’Empereur de la joie" n’est pas celle des gratte-ciel, de la réussite individuelle ou des grandes fortunes. C’est celle des petits salaires, des emplois pénibles, des médicaments, des addictions, des fins de mois difficiles et des vies qui tiennent parfois à presque rien.
Les employés de HomeMarket sont fatigués, épuisés, irrités, n’ont pas la vie facile. Ils travaillent beaucoup et durement, pour un salaire de misère et malgré tout ils ne semblent pas réellement progresser. Et pourtant, ils continuent à croire à quelque chose. Chacun porte sa croix et pourtant, ils continuent à rêver, espérer, à espérer qu’une autre vie est possible. C’est là que le roman devient particulièrement intéressant : pour continuer à vivre, il faut parfois se raconter une histoire sur sa propre vie.
On découvre par Sony que Hai, grand lecteur et véritable connaisseur de littérature, voulait devenir écrivain. Cette ambition peut sembler dérisoire face à ses problèmes immédiats : trouver de l’argent pour rembourser une lourde dette, résister aux drogues, s’occuper de Grazina, conserver son emploi. Pourtant, cette fiction d’un avenir possible lui permet de continuer à avancer.
Le rêve américain lui-même apparaît alors comme une histoire que l’on raconte. Une promesse de réussite par le travail, de confort et d’ascension sociale. Mais pour les personnages d’Ocean Vuong, cette promesse est constamment confrontée à la réalité. Ils travaillent, mais restent pauvres. Ils font des projets, mais les circonstances les rattrapent. Ils espèrent, mais doivent sans cesse réparer leurs rêves après chaque défaite.
Et pourtant, Ocean Vuong ne détruit pas complètement l’idée de rêve. Il la transforme. Le bonheur ne réside plus dans la réussite sociale, mais dans des moments beaucoup plus modestes : un repas partagé, une sortie, un film, un fou rire … La joie devient quelque chose de fragile et de provisoire, mais justement parce qu’elle l’est, elle prend une valeur particulière.
Le titre "L’Empereur de la joie" prend alors tout son sens. Il y a quelque chose de presque ironique dans cette expression lorsque l’on considère la vie de Hai et celle des personnages qui l’entourent. Ils ne possèdent rien qui ressemble à une véritable grandeur. Et pourtant, ils deviennent les souverains de ces petits instants où la vie reprend ses droits.
Ocean Vuong réussit également à maintenir dans ce récit une étonnante coexistence entre le tragique et le comique. Certaines scènes sont extrêmement dures, notamment lorsqu’il décrit la précarité, la dépendance ou les difficultés du monde du travail. D’autres sont franchement drôles voire même cocasses. Cette alternance empêche le roman de devenir misérabiliste.
On retrouve surtout le poète derrière le romancier. Les paysages, les objets les plus ordinaires, les lieux de travail ou les corps fatigués sont transformés par son regard. Mais contrairement à "Un bref instant de splendeur", où la poésie pouvait parfois prendre toute la place, "L’Empereur de la joie" s’appuie davantage sur une véritable construction romanesque et sur une galerie de personnages très différents.
C’est un roman qui parle finalement moins de la réussite que de la survie, moins du rêve américain que de la nécessité de continuer à rêver lorsqu’on n’a plus grand-chose. Hai, Grazina, Sony et les employés de HomeMarket vivent dans une Amérique qui leur offre peu de garanties. Alors ils inventent leurs propres formes de famille, leurs propres récits et leurs propres raisons d’espérer.
Et peut-être est-ce là que réside la véritable "joie" du roman : non pas dans le fait de posséder une vie heureuse, mais dans la capacité à trouver, au milieu du désastre, quelques raisons de continuer.
Avec "L’Empereur de la joie", Ocean Vuong signe ainsi un roman profondément américain, mais débarrassé de ses mythes. Une Amérique pauvre, immigrée, ouvrière, malade et marginale, mais aussi drôle, tendre et pleine d’espoir. Une Amérique où les personnages n’ont peut-être pas les moyens de réaliser le rêve qu’on leur a promis, mais où ils peuvent encore inventer, ensemble, une autre manière de vivre.
Rarement un roman m’aura donné à ce point l’envie de tourner les pages. "L’Empereur de la joie" est un roman prenant, d’une rare intensité, que l’on peut lire d’un trait. Ocean Vuong fait alterner la violence, la tendresse, l’humour et la poésie jusqu’à composer un récit d’une force presque explosive. On entre dans la vie de Hai et de ceux qui l’entourent et, peu à peu, on n’a plus envie de les quitter.
Quand quelqu’un meurt, on devient une boîte pour lui, on stocke des choses que personne ne voit et on continue à vivre comme ça, la tête devient un cercueil pour garder vivant le souvenir du mort. Mais que fait-on de ce genre de boîte ? Où la pose-t-on ?
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L'Empereur de la joie
Ocean Vuong
Titre original : "The Emperor of Gladness"
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Hélène Cohen
Éditions Gallimard - Collection : Du Monde Entier - Date de parution : 19 mars 2026 - ISBN : 978-2073090270 - 512 pages - Prix éditeur : 25 euros






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