"La désoccidentalisation des savoirs" - Thomas Brisson - Éditions La Découverte
- Véronique Schauinger
- il y a 4 jours
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Le rappel des initiatives académiques privées, en Inde comme au Japon, importe tout autant en ce qu'il permet de complexifier notre vision des canaux par lesquels circuleront les savoirs nés en Occident, que parce qu'il rend possible de prendre en compte les liens multiples que des sociétés, soumises à l'injonction de modernisation, tisseront avec leur "identité", leur culture ou leur(s) religion(s). Page 64

Thomas Brisson est sociologue et politiste, spécialiste du Moyen-Orient. Ses travaux portent sur les circulations intellectuelles, les usages sociaux des sciences humaines et les recompositions idéologiques dans les sociétés arabes contemporaines, dans une perspective attentive aux dynamiques transnationales.
Dans "La désoccidentalisation des savoirs" , Thomas Brisson propose une analyse approfondie des transformations contemporaines des sciences humaines et sociales dans des contextes non occidentaux. L’ouvrage interroge la manière dont des disciplines comme la sociologie, la psychologie, l’histoire, l’étude des langues ou la réflexion sur la modernité ont été importées, appropriées et redéfinies hors d’Occident depuis la fin du XIXᵉ siècle. À partir de cas d’étude récurrents consacrés à la Chine, au Japon, à l’Inde et à l’Égypte, l’auteur montre comment ces espaces ont constitué des laboratoires centraux de reconfiguration des savoirs modernes. Ces analyses sont complétées par des contrepoints plus localisés, notamment au Liban, en Thaïlande et en Corée, qui permettent de saisir la diversité des trajectoires intellectuelles et institutionnelles.
L’ouvrage s’inscrit dans les débats sur la circulation internationale des idées et sur la remise en cause de l’hégémonie intellectuelle occidentale. Thomas Brisson montre que la désoccidentalisation des savoirs ne peut être comprise comme un simple rejet de l’Occident. Elle renvoie plutôt à un ensemble de processus complexes mêlant critique de l’eurocentrisme, réappropriation sélective des sciences humaines occidentales et tentative de refondation à partir de traditions intellectuelles locales, qu’il s’agisse d’Ibn Khaldoun dans le monde arabe, des annales historiques en Chine ou de références religieuses et philosophiques en Asie.
L’un des apports majeurs de l’ouvrage réside dans sa capacité à dépasser une opposition binaire entre savoirs occidentaux et savoirs non occidentaux. À travers des enquêtes précises, notamment en Égypte mais aussi dans les contextes japonais et indien, Thomas Brisson met en évidence des dynamiques intellectuelles ambivalentes : la critique de l’universalisme occidental coexiste avec l’usage continu de concepts, de méthodes et de cadres disciplinaires hérités des sciences sociales européennes. Les cas du Liban, de la Thaïlande et de la Corée permettent d’éclairer ces tensions à une échelle plus située, en montrant comment les débats sur la modernité, la nation ou la scientificité prennent des formes spécifiques selon les histoires politiques, coloniales et culturelles propres à chaque espace.
La rigueur méthodologique de l’enquête constitue un point fort de l’ouvrage. L’ancrage empirique et historique permet d’éviter les généralisations abstraites qui caractérisent parfois les discours sur la décolonisation ou la désoccidentalisation des savoirs.
Dans l’ensemble, "La désoccidentalisation des savoirs" constitue une contribution importante à la compréhension des recompositions contemporaines des sciences humaines et sociales à l’échelle mondiale. En proposant une analyse nuancée des rapports entre savoir, histoire et modernité, Thomas Brisson enrichit les réflexions sur l’eurocentrisme, la circulation des idées et les asymétries de pouvoir qui traversent la production des connaissances. L’ouvrage s’adresse principalement aux chercheurs et aux étudiants en sciences sociales, mais il offre également des clés de lecture précieuses pour toute personne intéressée par les enjeux intellectuels et politiques de la mondialisation des savoirs.
Si la question est légitime, l'ambition de ce livre n'était pas d'écrire une histoire mondiales des sciences humaines et sociales, mais d'appréhender dans un même mouvement les deux faces de leur désoccidentalisation pour en comprendre le paradoxe. (Page 201)
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"La désoccidentalisation des savoirs"
Thomas Brisson
Éditions La Découverte - Date de parution : 9 octobre 2025 - ISBN : 978-2348081873 - 252 pages - Prix éditeur : 22 euros








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