"La Perle et la Coquille" de Nadia Hashimi

La vie est difficile ici-bas. Nous perdons nos pères, nos frères, nos mères, nos oiseaux chanteurs, et des fragments de nous-mêmes. Les fouets s'abattent sur les innocents, les honneurs vont aux coupables, et il y a trop de solitude. Je serai idiote de prier pour que mes enfants échappent à tout cela. Trop demander peut faire empirer les choses. Mais je peux prier pour de petites choses, comme les champs fertiles, l'amour d'une mère, le sourire d'un enfant - une vie plus douce qu'amère.
Page 521



Quatrième de couverture : Kaboul, 2007 : les Talibans font la loi dans les rues. Avec un père toxicomane et sans frère, Rahima et ses sœurs ne peuvent quitter la maison. Leur seul espoir réside dans la tradition des bacha posh, qui permettra à la jeune Rahima de se travestir jusqu’à ce qu’elle soit en âge de se marier. Elle jouit alors d’une liberté qui va la transformer à jamais, comme le fit, un siècle plus tôt, son ancêtre Shekiba. Les destinées de ces deux femmes se font écho, et permettent une exploration captivante de la condition féminine en Afghanistan.








La perle et la coquille relate l'histoire bouleversante de deux femmes incroyablement courageuses, une ancêtre et sa descendante, une vie à un siècle d'écart, l’Afghanistan d’hier et d’aujourd’hui et pourtant une histoire intiment liée. Un village en Afghanistan, début du vingt-et-unième siècle Rahima est née dans une famille composée uniquement d'enfants de sexe féminin. Un malheur pour son père, déjà détruit psychologique par les combats qu'il a mené auprès des moudjhahidines à peine qu'il soit entré dans l'âge adulte, combats qu'il mènent encore aujourd'hui sous les ordres d'un seigneur de guerre du nom d'Abdul Khaliq. Ce père, Arif, lors de ses brefs retours à la maison s’enivre à l'opium et lorsqu'il sort peu à peu de son nuage c'est pour proliférer des injures et aboyer des ordres à ses cinq filles et sa femme. Arif refuse catégoriquement que ses filles aillent à l'école mais surtout sur le fait qu'elles sortent de la maison car leur place est à s'occuper des tâches domestiques. Néanmoins, pour se décharger de la mission d'aller au marché, devant s'occuper des plus petites, la mère de famille autorise Rahima à sortir de la maison tous les deux jours afin qu'elle fasse les courses. Ses deux sœurs aînées pourraient trop attirer l'attention et Rahima du haut de ses neuf ans est encore parfaitement transparente aux yeux des garçons. Afin d'apaiser les tensions avec son mari, la mère de famille décide d'écouter le conseil donné de sa sœur Khala Shaima, celui de recourir à la tradition du "bacha posh". Celle-ci consiste à travestir une de ses filles en garçon jusqu’à ce qu’elle devienne pubère. Le choix de la mère de famille se porte très rapidement sur Rahima. Avec ses cheveux courts et vêtue comme un garçon, Shaima apprécie sa transformation. Elle peut ainsi goûter à la liberté, sortir de la maison, aller faire les courses chez l'épicier, jouer avec les garçons et surtout aller à l'école. Mais un nouveau bouleversement se prépare et la fin de cette vie de liberté pointe son nez alors que Rahima n'a que treize ans. Lorsqu'elle était "bacha posh", elle s'était fait repérer par Abdul Khaliq dans la rue et ce dernier l'a choisi comme quatrième épouse. Selon la tradition, les filles les plus jeunes ne sont pas données en mariage avant leurs aînées. Afin de respecter cette tradition, les cousins d'Abdul Khaliq décidèrent d'épouser les sœurs aînées de Rahima. Une opportunité inespérée pour le père de ces trois jeunes filles, qui se fit offrir une quantité astronomique d'argent et de l'opium à volonté en l'échange de ces filles qui ne servaient à rien. Les mariages des trois sœurs, "des bourgeons à peine éclos" se fit dans la foulée, en une soirée, leur "naseeb", leur destin, a été à jamais scellé et celui de Rahima à celui d'un des plus puissants seigneurs de guerre d'Afghanistan bien plus âgé qu'elle. Une nouvelle vie qui s'annoncera très difficile et où son seul lien avec le passé sera sa tante Khala Saima qui luttera pour rendre visite à sa nièce. Rahima puisera sa force dans l'histoire contée par sa tante, la vie de Shebika, son arrière-arrière-grand-mère qui a vécu un siècle plus tôt. Khala Saima avait commencé à raconter l'histoire à ses nièces alors qu'elles habitaient encore avec leurs parents et continua son récit longtemps après que Rahima a intégré un nouveau foyer. Un village en Afghanistan, début du vingtième siècle Shebika avait des frères et sœur, mais une épidémie de choléra les tua emportant avec eux leur mère inconsolable. Shebika remplaça alors ses frères auprès de son père aux champs comme un garçon, au point que son père ne remarquait plus la différence. Mais ce dernier meurt à son tour et Shebika, au visage à moitié défiguré suite à un accident domestique lorsqu’elle était petite, sera transférée de maison en maison, avant d'être donné au roi Habibullah en visite dans son village. Elle rejoindra le palais du roi à Kaboul où elle devient un garde androgyne du harem. Ces gardes sont composées de femmes déguisées en homme et portant même des pantalons. Mais Shebika ne veut pas rester simple garde du harem royal, ses ambitions sont bien plus grandes mais une fois de plus son "naseeb", son destin, la forcera à prendre un virage à quatre vingt dix degrés. Pour autant, son avenir sera pourtant remplie d'espoir.


Mon avis "La Perle et la Coquille" est une lecture passionnante tout en étant déroutante. C'est une histoire qui entremêle les histoires de deux femmes avec le même lien de sang, séparées par un siècle d'histoires afghanes, mais qui partagent des destins similaires : violences domestiques, chagrin et abandon dans un contexte afghan. Pourtant quelle histoire est la plus tragique ? Aucune, elles le sont toutes les deux, chacune à sa manière. L'ancêtre Shebika a connu un bonheur de courte durée auprès de ses parents, frères et sœur décédés trop tôt. Maudite à cause de son visage à moitié meurtrie, elle a été traitée en esclave puis trahie puis fouettée pour être sauvée avant d'être introduite dans un foyer peu désagréable avec un mari influent de Kaboul et peu violent. Rahima a grandi dans un climat violent avec un père toxicomane et détruit psychologiquement par les combats auxquels il a participé, sa mère n'avait pas d'autre choix d'être soumise à son mari, lui ayant donné comme descendance que des filles. Le mariage de Rahmia a été un fiasco, étant la quatrième épouse, elle a été exploitée et trop souvent battue. Et comme cela ne suffira pas de nombreux malheurs se rajouteront. L'histoire de Rahima est avant tout l'histoire d'une femme afghane d'aujourd'hui. L'on découvre à travers ses rencontres qu'elle fera à Kaboul, que toutes les femmes ne font pas forcément l'objet de violence de la part de leur mari et que certaines n'hésitent pas à s'engager en politique pour y donner leurs opinions au risque d'y laisser sa vie. Ce roman nous permet par ailleurs de nous plonger dans l'histoire de l’Afghanistan d'hier et d'aujourd'hui. J'ai trouvé intéressant de découvrir l'existence du roi Habibullah Khan et de son fils Amanullah, qui, avec sa femme Soraya ont essayé d'inclure dans la culture afgane l'émancipation des femmes. Le livre mentionne le début de la troisième guerre anglo-afghane ou guerre d’indépendance. À travers la partie Habibullah Khan, on se retrouve dans les intrigues et les complots des harems royaux comme l'on retrouve dans des romans se déroulant lors du règne des Moghols en Inde. Justement l'Inde n'est pas si loin car au début du vingtième siècle les deux pays étaient voisins. Concernant l'histoire moderne, l'on ressent la tension qui règne à Kaboul, le mode de fonctionnement du Parlement qui ressemble plus à une mascarade, les attentats mais aussi des associations d'entraide aux femmes. À l'opposé de la ville, à la campagne, des hommes et des femmes, comme par exemple les parents à Rahima sont accros à l'opium. Les femmes vivent confinées et coupées du monde même celui de leur propre mari. Les traditions, quant à elle, peu importe la période, sont très présentes dans le récit et l'on peut être presque étonné qu'au vingtième et unième siècle elles sont toujours aussi ancrées qu'un siècle auparavant, peut-être même plus sur certains points. Les traditions citées dans le roman sont pour la plupart assez connues mais pour ceux qui ne connaissent pas le "bacha posh" cela est une réelle découverte. "La Perle et la Coquille" comporte énormément de passages difficiles et révoltants. Les coups et les gifles volent sans arrêt, les violences physiques et verbales sont nombreuses sans oublier la scène de lapidation, de coups de fouet ou le récit de l'immolation par le feu. Il y a peu de places pour l'amour et l'amitié, les coups bas et les trahisons sont également toujours présents. Les histoires sont intrigantes et le lecteur peut s'attendre qu'à n'importe quel moment une tournure de l'histoire peut prendre forme. Concernant l'écriture du roman, je la trouve parfaitement structurée et très bien orchestrée. Le personnage principal est sans conteste Shamila et c'est elle qui lance le récit de son ancêtre. L'on passe de manière très fluide d'un personnage à l'autre et toutes les deux sont très attachantes. Les deux histoires se fondent parfaitement bien ensemble. Pour moi, il n'y a aucune fausse note et la lecture est très addictive. Mais avant, l'auteur donne à réfléchir sur la condition des femmes en Afghanistan grâce à de nombreux exemples qui ne se limitent pas à nos deux personnages principaux, tout en évitant de rentrer dans le mélodrame. Les raisons pour lesquelles je vous invite à découvrir sans tarder ce roman sont nombreuses mais ce qu'il est sûr c'est qu'il ne vous laissera pas de marbre. Le saviez-vous ? Le titre français est "La Perle et la Coquille" qui est la forme contractée du titre original en anglais "The Pearl That Broke Its Shell". Il a été inspiré d'un extrait d'un poème persan du treizième siècle de Jalal ad-Din Muhammad Rumi : "L'eau de mer supplie la perle de briser sa coquille".


Shekiba. Ton nom signifie "cadeau", ma fille. Tu est un cadeau d'Allah. Qui aurait cru que Shekiba deviendrait précisément ce que son prénom désignait, un cadeau passant de main en main ? Shekiba naquit au début du XXe siècle, dans un Afghanistan convoité par la Russie et l'Angleterre, qui promirent l'une et l'autre de protéger le pays qu'elles venaient d'envahir, tel un pédophile prétendant sa victime.
Page 26

Les frontières entre l'Afghanistan et l'Inde furent redessinées à plusieurs reprises, comme si elles n'avaient été qu'un simple trait de crayon. Les gens appartenaient à un pays puis à l'autre, les nationalités changeaient aussi souvent que la direction du vent.
Page 26

Tu pourras faire des tas de choses que tes sœurs ne sont pas autorisées à faire. On changera ta garde-robe et on te donnera un nouveau prénom. Tu pourras aller à l’épicerie chaque fois qu’on aura besoin de quelque chose, aller à l’école sans avoir peur d’être embêtée par les garçons, jouer à des jeux. Qu’est-ce que tu en dis ? C’était le paradis, voilà ce que j’en disais !
Page 38

Khala Shaima nous raconta comment Bibi Sheikiba s'adapta aux changements de sa vie. A présent, c'était à moi de m'adapter aux bouleversements de la mienne. Je devais apprendre à m'entendre avec les garçons. Jouer au foot avec eux, courir à leurs côtés et leur donner un coup de coude ou d'épaule, c'était un chose, mais discuter avec eux en rentrant de l'école était tout une autre affaire.
Page 90

Elle fit deux pas en avant et se tourna. Ses jambes lui semblaient nues et elle rougit en regardant l'entrejambe de son pantalon. Elle passa les mains sur son derrière et frémit en se rendant compte que le vêtement épousait ses formes. Elle n'avait jamais vu des femmes porter autre chose que des jupes, suffisamment longues pour cacher les moindres courbes et creux de leur corps. Et pourtant il y avait quelque chose de libérateur dans ces nouveaux habits. Elle leva la jambe droite puis la gauche. Elle pense à ses frères et à la façon dont ils couraient à travers champs dans leurs pantalons flottants.
Page 193


La Perle et la Coquille

De Nadia Hashimi

Titre original : The Pearl That Broke Its Shell

Traduit de l'anglais (États-Unis) par Emmanuelle Ghez

Éditions Milady - Date de parution : 19 juin 2015 - ISBN : 978-2811214562 - 538 pages - Prix éditeur : 18,20 €


#nadiahashimi #éditionsmilady #milady #afghanistan #auteuramérician #auteursaméricains #littératureaméricaine

©2020 par L'Inde en Livres - Atasi