"Le Ministère du Bonheur Suprême" Arundhati Roy

Anjum était autrefois Aftab, fils de l'hakim Mulaqat Ali, descendant de Genghis Khan. Mais Aftab naquit avec des organes masculins derrière lesquels se cachait un petit organe féminin. Malgré les précautions prises par ses parents pour l'isoler du monde extérieur, Aftab aimait passer des heures sur la terrasse de leur appartement qui surplombait Chitli Qabar près de la rue animée de Matia Mahal Chowk dans l'Old Delhi. Il fut très vite attiré par les résidents de l'haveli Khwabgah qui se situait à quelques centaines de mètres de l'endroit où vivait sa famille depuis plusieurs siècles. C'est tout naturellement qu'à l'âge de quinze ans, qu'Aftab décida de devenir résident permanent de l'haveli et ainsi suivre l'initiation aux règles et aux rituels qui faisaient de lui officiellement un membre de la communauté hijra. Afta devient Anjum.Anjum devint la plus illustre des hijra et vécut un temps sous les feux de la rampe. Un jour, elle trouva sur les marches de Jama Masjid, une petite fille abandonnée et décida de l'adopter. Mais l'histoire décida d'assombrir la vie d'Anjum lors de son pèlerinage pour la bonne santé de la petite Zainab. Après avoir été au dargah d'Ajmer, Anjum, accompagné d'un voisin, devait se rendre à un sanctuaire d'un poète ourdou à Ahmedabad, au Gujerat. Anjum - par le seul fait qu'elle était une hirja et qu'une hirja porte malheur si on la tue - fut la seule survivante d'un massacre commis par des extrémistes, des perroquets safran qui ne voulait plus de la communauté religieuse d'Anjum sur la terre qu'ils décrétèrent être la leur.Cet évènement fut un traumatisme pour Anjum, qui décida subitement de quitter l'haveli alors qu'elle y vécut plus de trente ans. Elle s'installa dans le cimetière où plusieurs générations de la famille d'Anjum y avaient été inhumées, de même de nombreuses connaissances. Des mois durant, elle y vécut tel un spectre mais à mesure que la citadelle de détresse se rapetissait, l'abri d'Anjum s'agrandissait pour devenir la Jannat Guest House, un lieu ouvert aux voyageurs de passage et aux âmes perdus. Tilo a quitté le Kerala pour Delhi afin d'étudier l'architecture à Delhi dans les années quatre-vingt. Elle y rencontra Musa Yeswi, un cachemeri, avec qui elle avait une relation très fusionnelle. À la fin de leurs études, Musa retourna au Cachemire et Tilo quitta le bidonville pour prendre une location à Delhi - une chambre délabrée près du darghar de Hazrat Nizamuddin Auliya - grâce à son travail dans un cabinet d'architectes à Nehru Place. De nombreuses années s'écoulèrent avant que Musa reprenne contact avec elle. Après l'assassinat de sa femme et sa fille, Musa devient un fugitif activement recherché et sa tête était mise à prix. Il avait besoin de revoir Tilo. Cette dernière le rejoignit à Srinagar alors que la région était à feu et à sang. Elle comprit très rapidement que Musa n'était plus le même homme. Vingt ans se sont écoulés depuis "Le Dieu des Petits Riens", pourtant Arundhati Roy ne doit pas uniquement sa notoriété et sa popularité qu'à travers ce roman récompensé par le "Booker Prize for Fiction". Arundhati Roy est avant tout connue pour ses activités militantes : engagement en faveur de l'écologie, des droits humains et de l'altermondialisme. Des convictions que l'on retrouve dans divers de ses ouvrages comme par exemple : "Capitalisme, une histoire de fantômes", "La démocratie : notes de campagnes", "Le coût de la vie".  Il était donc assez logique que la parution de son roman "The Ministry of Utmost Happiness" avait été un évènement très attendu lors de sa parution en juin 2017 et qui depuis lors a fait couler beaucoup d'encre. À peine six mois plus tard, c'est sous sa traduction française que paraît aux Éditions Gallimard "The Ministry of Utmost Happiness" sous le titre de "Le Ministère du Bonheur Suprême"."Le Ministère du Bonheur Suprême" est un roman surprenant, déroutant, tentaculaire mais pourtant quelle œuvre. Il est en totale adéquation avec les convictions de son auteure. Je ne cache pas que j'étais très dubitative suite aux articles parus dans la presse depuis la parution de "The Ministry of Utmost Happiness". Pourtant, j'ai été happée, aspirée, hypnotisée, captivée par ce roman. Les 536 pages ont été avalés sans que je le remarque et il a été bien triste pour moi de terminer cette lecture. Je n'aurais jamais parié que le roman me plaise tant. "Le Ministère du Bonheur Suprême" est une satire, une fable moderne où la tendresse et la fraternité côtoient les abominations. Arundhati Roy dépeint une Inde en pleine métamorphose tant au niveau religieux, politique et culturel. Elle y donne la parole à ceux et à celles qui ont dû jusqu'à présent se taire, aux "sans-voix". Afin d'apporter un peu de douceur et même de légèreté à la noirceur de son roman, elle ne lésine pas sur les métaphores ou à incorporer de-ci de-là un brin de poésie ou ose même y ajouter une pointe d'humour. Le roman m'a fait quelquefois penser au monde que l'on retrouve dans les films du réalisateur Tim Burton. Pourtant les faits mentionnés dans "Le Ministère du Bonheur Suprême" ne proviennent pas du domaine fantastique mais de faits bien réels.Les personnages que l'on trouve dans "Le Ministère du Bonheur Suprême" y sont très hétéroclites, tout comme le roman en lui-même. Le roman est composé par deux protagonistes principaux. Tout d'abord, il y a Anjum l'hirja - troisième sexe ou transgenre - qui lutte pour survivre à Delhi en tant que minorité mais également par ses origines religieuses. Après avoir vécu la majeure partie de sa vie dans l'Old Delhi, elle s'est installée dans un cimetière où, de fil en aiguille, son abri de tôle s'est transformé en une guest house accueillant des locataires pour une durée plus ou moins longue, des voyageurs et même des animaux. C'est plus qu'une simple guest house car elle est ouverte aux opprimés, aux personnes rejetées par la société mais également à des personnes sans repères. De plus, elle y propose différents services. Le second personnage principal est Tilo à l'histoire bien complexe. Elle a été abandonnée puis adoptée par sa propre mère. Originaire du Sud de l'Inde, elle a rejoint Delhi pour ses études universitaires. Mais être une femme dans un métier d'homme, est loin d'être simple et souffre de sexisme. En retrouvant son ami d’université Musa, un cachemiri vivant dans la clandestinité, elle devient une activiste. Tilo est convoitée par deux autres hommes rencontrés lors de ses études universitaires et qui recroiseront quelques années plus tard sa route notamment lorsqu'elle aura besoin de se fondre dans la masse. La vie à Tilo est loin d'être un conte de fées. Par ailleurs, l'on pourrait presque interpréter que le portrait d'Anuradhati Roy se reflète à ce personnage tant que les points communs sont nombreux. D'autres personnages parsèment ce roman. On y retrouve pêle-mêle un intouchable de la caste des chamar (celle des équarrisseurs et des tanneurs) qui se cache derrière le pseudonyme d'un dictateur irakien et qui se déplace dans Delhi sur le dos d'un cheval blanc, une hijra éleveuse de chèvres exotiques, une fille élevée avec des hijras, un chef adjoint du bureau du renseignement dépressif, un fugitif au cœur tendre,  un tortionnaire de premier ordre qui se prendra pour une victime, un journaliste qui épousera une femme qui mène une double vie, ... Les personnages sont nombreux mais leur témoignage ou leur(s) intervention(s) se croiseront et s'emboiteront parfaitement. Le roman nous transporte à travers plusieurs époques clairement identifiées mais il est vrai qu'il faut connaître les grandes dates et les grands évènements de l'histoire indienne contemporaine et précisément ceux ayant eu lieu des années 1990 à l'année 2014 avant l'accession au pouvoir de Gujarat ka Lalla en 2014 (je vous laisse deviner qui se cache derrière ce surnom). Quelques évènements antérieurs y sont également mentionnés. J'ai constaté qu'Arundhati Roy a réussi - avec une certaine finesse mais surtout avec brio - à insérer quasiment tous les évènements de ces vingt-trente dernières années qui ont ébranlé l'Inde et qui ont laissé un taux important de victimes, dont un léger échantillon s'est échoué à Delhi et près de Jantar Mantar, la rue des protestations mais également dans certains cimetières. Bien évidemment, Arundhati Roy met avant tout l'accent sur deux sujets principaux. Le premier est la progression de l'extrémisme à travers les décennies et les manifestations - trop souvent dans la violence et le sang - adjacents. Arundhati Roy en fait maintes fois référence, notamment pour situer son roman dans le temps. Le second sujet est l'insurrection au Cachemire qui se dessine principalement autour de l'histoire de Musa mais également à travers d'autres personnages qui se retrouveront à un moment donné dans cette région, chacun pour une raison personnelle ou professionnelle précise. Même si le Cachemire est bien présent, Delhi a une place prépondérante au cœur du roman et nombre de ses quartiers y figure tout comme un panel de ses habitants."Le Ministère du Bonheur Suprême" est un roman riche en rebondissements mais avant tout magnifiquement bien écrit. Arundhati Roy y a versé à travers ces lignes son immense talent mais elle y a surtout partagé ses nombreuses convictions. Elle y partage son combat quotidien afin de faire prendre conscience à ses lecteurs telle que l'Inde se dépeint réellement aujourd'hui.e Ministère du Bonheur Suprême

Arundhati Roy

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Titre original : The Ministry of Utmost Happiness

Traduction de l'anglais (Inde) par Irène Margit

Éditions Gallimard - Collection Du Monde entier

Date de parution : 4 janvier 2018 - ISBN : 9782072727320 - 538 pages - Prix éditeur : 24 €

Elle vivait dans le cimetière à la façon d'un arbre. A l'aube, elle assistait au départ des corbeaux et accueillait le retour des chauves-souris. Au crépuscule, c'était l'inverse. Entre leurs allées et venues, elle s'entretenait avec les fantômes des vautours qui hantaient ses branches hautes. L'accroche délicate de leurs serres lui causait la douleur légère que ressent un membre amputé. Elle en déduisait qu'ils n'étaient pas vraiment fâchés d'avoir pris congé, de s'être absentés de l'histoire.



Anjum était autrefois Aftab, fils de l'hakim Mulaqat Ali, descendant de Genghis Khan. Mais Aftab naquit avec des organes masculins derrière lesquels se cachait un petit organe féminin. Malgré les précautions prises par ses parents pour l'isoler du monde extérieur, Aftab aimait passer des heures sur la terrasse de leur appartement qui surplombait Chitli Qabar près de la rue animée de Matia Mahal Chowk dans l'Old Delhi. Il fut très vite attiré par les résidents de l'haveli Khwabgah qui se situait à quelques centaines de mètres de l'endroit où vivait sa famille depuis plusieurs siècles. C'est tout naturellement qu'à l'âge de quinze ans, qu'Aftab décida de devenir résident permanent de l'haveli et ainsi suivre l'initiation aux règles et aux rituels qui faisaient de lui officiellement un membre de la communauté hijra. Afta devient Anjum.

Anjum devint la plus illustre des hijra et vécut un temps sous les feux de la rampe. Un jour, elle trouva sur les marches de Jama Masjid, une petite fille abandonnée et décida de l'adopter. Mais l'histoire décida d'assombrir la vie d'Anjum lors de son pèlerinage pour la bonne santé de la petite Zainab. Après avoir été au dargah d'Ajmer, Anjum, accompagné d'un voisin, devait se rendre à un sanctuaire d'un poète ourdou à Ahmedabad, au Gujerat. Anjum - par le seul fait qu'elle était une hirja et qu'une hirja porte malheur si on la tue - fut la seule survivante d'un massacre commis par des extrémistes, des perroquets safran qui ne voulait plus de la communauté religieuse d'Anjum sur la terre qu'ils décrétèrent être la leur.

Cet évènement fut un traumatisme pour Anjum, qui décida subitement de quitter l'haveli alors qu'elle y vécut plus de trente ans. Elle s'installa dans le cimetière où plusieurs générations de la famille d'Anjum y avaient été inhumées, de même de nombreuses connaissances. Des mois durant, elle y vécut tel un spectre mais à mesure que la citadelle de détresse se rapetissait, l'abri d'Anjum s'agrandissait pour devenir la Jannat Guest House, un lieu ouvert aux voyageurs de passage et aux âmes perdus.

Tilo a quitté le Kerala pour Delhi afin d'étudier l'architecture à Delhi dans les années quatre-vingt. Elle y rencontra Musa Yeswi, un cachemeri, avec qui elle avait une relation très fusionnelle. À la fin de leurs études, Musa retourna au Cachemire et Tilo quitta le bidonville pour prendre une location à Delhi - une chambre délabrée près du darghar de Hazrat Nizamuddin Auliya - grâce à son travail dans un cabinet d'architectes à Nehru Place. De nombreuses années s'écoulèrent avant que Musa reprenne contact avec elle. Après l'assassinat de sa femme et sa fille, Musa devient un fugitif activement recherché et sa tête était mise à prix. Il avait besoin de revoir Tilo. Cette dernière le rejoignit à Srinagar alors que la région était à feu et à sang. Elle comprit très rapidement que Musa n'était plus le même homme.




Vingt ans se sont écoulés depuis "Le Dieu des Petits Riens", pourtant Arundhati Roy ne doit pas uniquement sa notoriété et sa popularité qu'à travers ce roman récompensé par le "Booker Prize for Fiction". Arundhati Roy est avant tout connue pour ses activités militantes : engagement en faveur de l'écologie, des droits humains et de l'altermondialisme. Des convictions que l'on retrouve dans divers de ses ouvrages comme par exemple : "Capitalisme, une histoire de fantômes", "La démocratie : notes de campagnes", "Le coût de la vie".  Il était donc assez logique que la parution de son roman "The Ministry of Utmost Happiness" avait été un évènement très attendu lors de sa parution en juin 2017 et qui depuis lors a fait couler beaucoup d'encre. À peine six mois plus tard, c'est sous sa traduction française que paraît aux Éditions Gallimard "The Ministry of Utmost Happiness" sous le titre de "Le Ministère du Bonheur Suprême".


"Le Ministère du Bonheur Suprême" est un roman surprenant, déroutant, tentaculaire mais pourtant quelle œuvre. Il est en totale adéquation avec les convictions de son auteure. Je ne cache pas que j'étais très dubitative suite aux articles parus dans la presse depuis la parution de "The Ministry of Utmost Happiness". Pourtant, j'ai été happée, aspirée, hypnotisée, captivée par ce roman. Les 536 pages ont été avalés sans que je le remarque et il a été bien triste pour moi de terminer cette lecture. Je n'aurais jamais parié que le roman me plaise tant. "Le Ministère du Bonheur Suprême" est une satire, une fable moderne où la tendresse et la fraternité côtoient les abominations. Arundhati Roy dépeint une Inde en pleine métamorphose tant au niveau religieux, politique et culturel. Elle y donne la parole à ceux et à celles qui ont dû jusqu'à présent se taire, aux "sans-voix". Afin d'apporter un peu de douceur et même de légèreté à la noirceur de son roman, elle ne lésine pas sur les métaphores ou à incorporer de-ci de-là un brin de poésie ou ose même y ajouter une pointe d'humour. Le roman m'a fait quelquefois penser au monde que l'on retrouve dans les films du réalisateur Tim Burton. Pourtant les faits mentionnés dans "Le Ministère du Bonheur Suprême" ne proviennent pas du domaine fantastique mais de faits bien réels.


Les personnages que l'on trouve dans "Le Ministère du Bonheur Suprême" y sont très hétéroclites, tout comme le roman en lui-même. Le roman est composé par deux protagonistes principaux. Tout d'abord, il y a Anjum l'hirja - troisième sexe ou transgenre - qui lutte pour survivre à Delhi en tant que minorité mais également par ses origines religieuses. Après avoir vécu la majeure partie de sa vie dans l'Old Delhi, elle s'est installée dans un cimetière où, de fil en aiguille, son abri de tôle s'est transformé en une guest house accueillant des locataires pour une durée plus ou moins longue, des voyageurs et même des animaux. C'est plus qu'une simple guest house car elle est ouverte aux opprimés, aux personnes rejetées par la société mais également à des personnes sans repères. De plus, elle y propose différents services. Le second personnage principal est Tilo à l'histoire bien complexe. Elle a été abandonnée puis adoptée par sa propre mère. Originaire du Sud de l'Inde, elle a rejoint Delhi pour ses études universitaires. Mais être une femme dans un métier d'homme, est loin d'être simple et souffre de sexisme. En retrouvant son ami d’université Musa, un cachemiri vivant dans la clandestinité, elle devient une activiste. Tilo est convoitée par deux autres hommes rencontrés lors de ses études universitaires et qui recroiseront quelques années plus tard sa route notamment lorsqu'elle aura besoin de se fondre dans la masse. La vie à Tilo est loin d'être un conte de fées. Par ailleurs, l'on pourrait presque interpréter que le portrait d'Anuradhati Roy se reflète à ce personnage tant que les points communs sont nombreux. D'autres personnages parsèment ce roman. On y retrouve pêle-mêle un intouchable de la caste des chamar (celle des équarrisseurs et des tanneurs) qui se cache derrière le pseudonyme d'un dictateur irakien et qui se déplace dans Delhi sur le dos d'un cheval blanc, une hijra éleveuse de chèvres exotiques, une fille élevée avec des hijras, un chef adjoint du bureau du renseignement dépressif, un fugitif au cœur tendre,  un tortionnaire de premier ordre qui se prendra pour une victime, un journaliste qui épousera une femme qui mène une double vie, ... Les personnages sont nombreux mais leur témoignage ou leur(s) intervention(s) se croiseront et s'emboiteront parfaitement. Le roman nous transporte à travers plusieurs époques clairement identifiées mais il est vrai qu'il faut connaître les grandes dates et les grands évènements de l'histoire indienne contemporaine et précisément ceux ayant eu lieu des années 1990 à l'année 2014 avant l'accession au pouvoir de Gujarat ka Lalla en 2014 (je vous laisse deviner qui se cache derrière ce surnom). Quelques évènements antérieurs y sont également mentionnés. J'ai constaté qu'Arundhati Roy a réussi - avec une certaine finesse mais surtout avec brio - à insérer quasiment tous les évènements de ces vingt-trente dernières années qui ont ébranlé l'Inde et qui ont laissé un taux important de victimes, dont un léger échantillon s'est échoué à Delhi et près de Jantar Mantar, la rue des protestations mais également dans certains cimetières. Bien évidemment, Arundhati Roy met avant tout l'accent sur deux sujets principaux. Le premier est la progression de l'extrémisme à travers les décennies et les manifestations - trop souvent dans la violence et le sang - adjacents. Arundhati Roy en fait maintes fois référence, notamment pour situer son roman dans le temps. Le second sujet est l'insurrection au Cachemire qui se dessine principalement autour de l'histoire de Musa mais également à travers d'autres personnages qui se retrouveront à un moment donné dans cette région, chacun pour une raison personnelle ou professionnelle précise. Même si le Cachemire est bien présent, Delhi a une place prépondérante au cœur du roman et nombre de ses quartiers y figure tout comme un panel de ses habitants.


"Le Ministère du Bonheur Suprême" est un roman riche en rebondissements mais avant tout magnifiquement bien écrit. Arundhati Roy y a versé à travers ces lignes son immense talent mais elle y a surtout partagé ses nombreuses convictions. Elle y partage son combat quotidien afin de faire prendre conscience à ses lecteurs telle que l'Inde se dépeint réellement aujourd'hui.



Plus tard, il fut établi que l'explosion avait été causée par une voiture qui aviat roulé dans la rue adjacente sur un pack individuel de jus de fruits ("Mango Fruity, fresh and juicy"). Qui était coupable ? L'Inde ou le Cachemire ? le Pakistan ? Qui l'avait écrasé de son pneu ? Un tribunal fut chargé d'enquêter sur les causes du massacre. L'affaire ne fut jamais élucidée. Personne ne fut inculpé. C'était le Cachemire. C'était la faute au Cachemire. La vie continua. La mort continua. La guerre continua.

Quatrième de couverture "Le Ministère du Bonheur Suprême" nous emporte dans un voyage au long cours, des quartiers surpeuplés du Vieux Delhi vers la nouvelle métropole en plein essor et, au-delà, vers la Vallée du Cachemire et les forêts de l’Inde centrale, où guerre et paix sont interchangeables et où, de temps à autre, le retour à «l’ordre» est déclaré. Anjum, qui fut d’abord Aftab, déroule un tapis élimé dans un cimetière de la ville dont elle a fait son foyer. Un bébé apparaît soudain un peu après minuit sur un trottoir, couché dans un berceau de détritus. L’énigmatique S. Tilottama est une absence autant qu’une présence dans la vie des trois hommes qui l’aiment. Cette histoire d’amour poignante et irréductible se raconte dans un murmure, dans un cri, dans les larmes et, parfois, dans un rire. Ses héros sont des êtres brisés par le monde dans lequel ils vivent, puis sauvés, réparés par l’amour et l’espoir. Aussi inflexibles que fragiles, ils ne se rendent jamais. Ce livre magnifique et ravageur repousse les limites du roman dans sa définition et dans sa portée. Vingt ans après "Le Dieu des Petits Riens", Arundhati Roy effectue un retour époustouflant à la fiction.


Pour un étudiant en histoire spécialiste des conflits entre êtres humains, c'était peut-être, relativement parlant, tout ce que le modeste cortège représentait en effet : une procession d'insectes qui s'esquivait avec des miettes tombées de la haute table. Bien petite, à l'échelle des guerres. Personne n'y prêtait vraiment attention, si bien qu'elle se reformait indéfiniment. Se repliait, se dépliait, décennie après décennie, rassemblant les êtres dans son étreinte délirante. Ses cruautés étaient devenues aussi naturelles que la succession des saisons, chacune avec son propre éventail de senteurs et de fleurs, son propre cycle de perte et de renouveau, de rupture et d'ordre, de soulèvements et d'élections.


Le Ministère du Bonheur Suprême

Arundhati Roy

Titre original : The Ministry of Utmost Happiness

Traduction de l'anglais (Inde) par Irène Margit

Éditions Gallimard - Collection Du Monde entier

Date de parution : 4 janvier 2018 - ISBN : 9782072727320 - 538 pages - Prix éditeur : 24 €

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