"Les ombres de l'exil" de Jeanne Pham Tran
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À tes yeux, ton histoire ne mérite pas d'être racontée. Rien d'étonnant puisque toute ta vie est bâtie sur cette invisibilisation, cette triple absence : de l'Histoire coloniale française, de l'Histoire vietnamienne, de l'Histoire familiale. Il n'y a pas de souvenirs d'enfance, dis-tu. Rien que tu puisses ou veuilles te rappeler. Rien à quoi m'accrocher pour me représenter ce monde dont tu viens, ce monde que tu veux oublier alors que je ne cesse d'y revenir, de fouiller, d'excaver ta mémoire, notre histoire. (Page 21)
L’exil ne s’arrête pas à une frontière. Il se poursuit dans les générations qui suivent, dans les silences, les souvenirs fragmentaires, les noms qui se perdent et les histoires que l’on ne raconte pas. Il y a ceux qui partent et ceux qui restent, ceux qui ont vécu l’arrachement et ceux qui en héritent sans toujours savoir de quoi. La quête des origines naît souvent de là : du besoin de comprendre ce que l’on porte en soi, ce qui nous précède et ce qui, malgré les années, continue de nous habiter.
Car l’héritage familial n’est pas seulement constitué de récits transmis. Il est aussi fait de non-dits, de blessures, de douleurs, de gestes, de peurs, de silences. Parfois même, de tout ce qui n’a jamais été raconté. C’est dans cet espace entre mémoire et oubli que se situe "Les ombres de l’exil", le nouveau roman de Jeanne Pham Tran.

Jeanne Pham Tran est éditrice et écrivaine et vit depuis quelques années à Bangkok, en Thaïlande. Elle a notamment écrit "De rage et de lumière" (Mercure de France, 2023) et "Révolution bambou" (Éditions des Équateurs, 2024). Dans "Les ombres de l’exil", elle se tourne une nouvelle fois vers son histoire familiale et plus particulièrement vers celle de sa grand-mère paternelle, Ama. Mais en cherchant à comprendre cette femme dont elle connaît finalement peu de choses, Jeanne va retrouver bien davantage que les fragments d’une existence hors du commun.
Le 26 décembre 2022, Ama expire son dernier souffle à l’âge canonique de 104 ans. Quelques minutes auparavant, grâce à sa tante Mireille, Jeanne a pu lui adresser ses derniers mots. Une dernière conversation, avant que la voix de sa grand-mère ne s’éteigne. Et avec cette disparition resurgit une question qui va traverser tout le livre : qui a été Ama ?
Pour tenter d’y répondre, Jeanne remonte le temps. Mais elle ne le fait ni comme une historienne, ni comme une biographe. Le récit est volontairement déconstruit. Il avance par fragments, par éclats, par retours, par rapprochements. Les dates ne sont pas toujours certaines, les souvenirs sont incomplets, certaines pièces manquent. Jeanne ne cherche pas à tout reconstituer. Elle accepte les blancs et les zones d’ombre.
Et c’est peut-être ce qui rend le récit si juste.
De la vie d’Ama, le lecteur entrevoit quelques images. Elle est sans doute la dernière fille d’une grande fratrie de paysans du sud de la Chine et, dès ses premières années, la mort rôde autour d’elle. Elle sera sa compagne de vie durant toutes ces années en Asie, parfois proche, parfois éloignée, mais jamais tout à fait absente.
Pour survivre, elle rejoint une āyín, une tante cantonaise qui tient un petit commerce de nourriture dans une banlieue marécageuse et chinoise de Saïgon, alors en Indochine française. De la Chine à l’Indochine, devenu en partie le Viêt Nam, elle semble sans cesse avancer sur une ligne fragile, entre survie et disparition.
Elle croise à plusieurs reprises des soldats japonais, traverse les violences des prémices de la guerre d’Indochine, puis la menace du Viêt Minh. Elle travaille pour de riches familles vietnamiennes, chinoises et françaises, change de lieux, de métiers, de maisons, toujours avec cette nécessité de survivre.
Jusqu’à ce que son parcours la conduise auprès de Bảo Đại, dernier empereur du Viêt Nam. Lorsque l’entourage de l’empereur gagne la France, Ama fait partie du voyage, aux côtés de son épouse, Nam Phương, et de sa concubine, Mộng Điệp. Une nouvelle fois, l’Histoire vient bouleverser son destin et lui offrir, peut-être, une planche de salut.
Il ne faut pourtant pas chercher ici le récit exhaustif de ces événements. Jeanne nous en offre seulement quelques lucarnes. Juste assez pour entrevoir l’immensité d’une existence, juste assez pour comprendre qu’Ama a traversé un siècle qui ne lui aura rien épargné.
Elle aurait pu mourir tant de fois. Elle a survécu.
Et jamais elle ne semble avoir courbé l’échine.
C’est un récit intime et profondément touchant, mais aussi un hommage d’une petite-fille à la femme qu’a été sa grand-mère. À celle qui a encaissé les épreuves sans jamais les transformer en plainte. À celle qui a continué à avancer, à travailler, à recommencer.
Car Ama ne raconte pas.
Elle appartient à une génération où l’on ne raconte pas. Une génération qui a connu la guerre, la faim, les pertes, les déplacements, les bouleversements et pour laquelle il fallait avant tout continuer à vivre. Les vieilles histoires, mieux valait les laisser au placard. Ce qui avait été vécu appartenait au passé.
Jeanne appartient à une autre génération. Une génération qui veut savoir, qui questionne, qui cherche les noms, les lieux, les origines. Une génération peut-être charnière, et sans doute l’une des dernières à pouvoir encore demander directement à ses aïeux : D’où venez-vous ? Qui étaient vos parents ? Qu’avez-vous vécu avant nous ?
Mais cette quête n'a pas commencé pas avec la vieillesse d’Ama. Elle accompagne Jeanne depuis son enfance. Grandir en France en étant considérée comme métisse, eurasienne, c’est aussi grandir avec des questions sur ses origines, sur cette part de soi qui vient d’ailleurs et dont on ne connaît pas toujours l’histoire.
Et, indirectement, en cherchant Ama, Jeanne cherche aussi son père.
Un père lui-même silencieux, né et ayant grandi en France, devenu presque malgré lui l’aîné d’une famille marquée par les pertes. Il a porté la mort de ceux qui l’avaient précédé, avec ce que cela peut représenter de responsabilités, de blessures et de non-dits. Lui-même a eu une relation compliquée avec son propre père. La disparition de la mère de Jeanne vient encore bouleverser cet équilibre et dégrader davantage la relation entre le père et la fille.
Ainsi, derrière la recherche d’Ama se dessine peu à peu une autre quête : comprendre les êtres qui l’ont précédée pour tenter de comprendre les relations qui ont construit sa propre histoire.
La mort d’Ama donne alors à cette quête une urgence nouvelle. À 104 ans, sa grand-mère emporte avec elle une partie des réponses qui auraient peut-être pu être données. Certaines questions ne pourront plus être posées, certains souvenirs ont disparu avec ceux qui les portaient. Jeanne cherche autrement : dans les fragments, les archives, les lieux, les souvenirs des autres, les traces laissées derrière soi et, surtout, dans les silences.
Car le silence d’Ama n’est pas une absence de transmission.
Son lourd bagage a traversé les générations : l’exil, les guerres, les pertes, les déplacements, les renoncements, mais aussi la force de survivre. Rien de tout cela n’a été raconté comme une histoire familiale soigneusement ordonnée. Et pourtant, quelque chose est passé. Dans les comportements, les relations, les peurs, les blessures, les silences.
On peut transmettre sans raconter.
C’est peut-être l’une des idées les plus fortes du livre : ce qui n’est pas dit n’est pas forcément oublié. Il peut même se transmettre autrement, parfois plus douloureusement, plus intensément que ce qui est raconté.
"Les ombres de l’exil" est aussi un livre sur l’identité. Que devient-on lorsque l’on appartient à une famille dont les frontières ont sans cesse bougé ? Lorsque les noms se perdent, que les origines se brouillent et que l’on grandit loin du pays de ses ancêtres ? Que signifie être l’enfant de parents chinois dans une France en pleine reconstruction, puis se découvrir eurasienne, métisse, entre plusieurs histoires et plusieurs mondes ?
Jeanne ne cherche donc pas seulement à savoir qui était Ama. Elle cherche à comprendre ce que cette femme, ce père et toute cette histoire familiale ont laissé en elle.
La Thaïlande et Bangkok occupent également une place dans cette recherche. Jeanne y vit aujourd’hui, dans cet ailleurs qui est aussi devenu un espace de rapprochement avec son histoire. Les rues, les quartiers, un cimetière : autant de lieux qui deviennent des traces, des points d’ancrage dans une histoire qui a longtemps semblé lui échapper.
À mesure qu’elle avance, une autre question apparaît : que fait-on de l’héritage reçu ? Car connaître ses origines ne signifie pas nécessairement tout conserver. Il y a ce que l’on veut comprendre et préserver, et ce que l’on doit regarder en face pour savoir si l’on souhaite encore le porter.
C’est là que "Les ombres de l’exil" dépasse le simple récit familial. L’histoire d’Ama devient une réflexion sur ce que les générations se transmettent, consciemment ou non, sur l’exil et ses traces, sur l’identité et sur notre besoin de savoir d’où nous venons.
En écrivant sur sa grand-mère, Jeanne Pham Tran ne cherche pas seulement à faire revivre une femme disparue. Elle lui rend hommage. Elle rassemble les fragments d’une vie qui aurait pu sombrer dans l’oubli et leur offre une place. Elle transforme le silence en récit.
"Les ombres de l’exil" est de ces livres qui demandent à être lus d’une traite. Il faut pouvoir s’y consacrer entièrement, se laisser prendre par la voix de Jeanne Pham Tran, comme si elle était là, face au lecteur, racontant directement l’histoire d’Ama, celle de son père et, finalement, une part de la sienne.
Il reste, après la dernière page, le sentiment d’avoir reçu bien plus qu’un récit familial. Derrière la quête des origines, l’exil et les générations, se dessine une question profondément universelle : que faisons-nous de ce que ceux qui nous ont précédés nous ont laissé ?
Jeanne ne pourra jamais tout savoir d’Ama. Certaines ombres resteront des ombres. Mais en écrivant, elle empêche au moins son histoire de disparaître. Elle recueille ce qui reste et transforme un héritage longtemps porté sans mots en une mémoire qui peut enfin se transmettre.
Un livre profondément touchant, par la vie d’Ama bien sûr, mais aussi par ce qu’il dit de nos familles, de leurs silences et de ces histoires que l’on découvre parfois trop tard. Parce que derrière chaque silence se cache peut-être une histoire. Et que parfois, il suffit qu’une génération ose enfin poser les questions pour que les ombres commencent à parler.
Il reste surtout, après la dernière page, une émotion. Celle d’avoir accompagné Jeanne dans cette quête intime, d’avoir entrouvert avec elle quelques portes sur une histoire familiale dont tant de pans demeurent dans l’ombre. "Les ombres de l’exil" se lit d’une traite, avec cette sensation qu’il faut rester entièrement disponible à la voix de Jeanne, comme si elle racontait directement, presque à voix basse, l’histoire d’Ama, celle de son père et, à travers eux, une part de la sienne.
Ce livre touche par la vie d’Ama, bien sûr, par cette femme qui a traversé tant d’épreuves sans jamais se plaindre. Mais il touche aussi par ce qu’il dit de nous : de ce que nous héritons sans le savoir, de ce que les silences peuvent transmettre, de ces questions qui arrivent parfois trop tard et de ce besoin, si profondément humain, de savoir d’où l’on vient.
Il y a dans ces pages quelque chose de profondément fragile et profondément vivant. Une mémoire qui aurait pu disparaître et qu’une petite-fille choisit de recueillir. Une histoire qui ne sera jamais entièrement connue, mais qui, désormais, ne sera plus tout à fait perdue.
Un livre qui reste longtemps après l’avoir refermé. Parce qu’il ne raconte pas seulement une histoire d’exil : il raconte ce que l’exil, le silence et l’amour font aux générations qui viennent après.
Je viens d'ici et de là-bas, de la mer et du ciel, de la terre et du feu.
Je viens de l'obscurité des forêts, du crépitement des bambous. Je viens de la jungle hurlante, du tigre, du loup et des feuilles mortes.
Je viens d'un contre de brume, d'un théâtre d'ombres joué avec les doigts sur des parois de pierre léchées par les flammes.
Je viens de cet être art sacré qui fait onduler les fantômes dans le noir. Je viens d'un rêve ancien, d'une nuit sans fond,.
Je viens du silence. (Page 75)
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"Les ombres de l'exil"
De Jeanne Pham Tran
Éditions Mercure de France - Date de parution : 27 août 2026- ISBN : 9782715268524 - 152 pages - Prix éditeur : 18 €






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